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Jame Saurel, la peinture abstraite sans lyrisme

23 Avril 2025 , Rédigé par Camille

Jame Saurel, la peinture abstraite sans lyrisme

La peinture abstraite de Jame Saurel, réalisée à l'encre sur papier, est une peinture sans lyrisme. Elle se différencie de la peinture lyrique, où le geste du peintre est guidé par l'émotion, sans référent figuratif ni géométrie ordonnée.

La peinture lyrique, à l'image des œuvres de Guy Lanchais, invite à un récit ou à une émotion exaltante (Exploration de l'art abstrait lyrique avec Guy Lanchais), au contraire de ces toiles de Jame Saurel, qui impose une présence immédiate, une composition d’un seul bloc.

Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel
Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel

Ci-dessus : Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel

Jame Saurel, entre géométrie et abstraction gestuelle

Encre sur papier - style Abstrait, Jame SaurelCes toiles abstraites de Jame Saurel explorent le noir, les nuances de gris et laissent apparaitre le blanc avec parcimonie.

Habituellement, l'art abstrait privilégie formes, couleurs et émotions pour exprimer l’intériorité (Les toiles de Jame Saurel, une quête onirique). Ici, la couleur n'est plus un support de l'émotion.

Néanmoins, l'émotion est toujours présente, essence même de l'art abstrait qui exprime l'intériorité (Exploration de l’art abstrait et du cubisme orphique, Jame Saurel).

Appliqués au centre de la toile, le noir et le gris occupent tout l'espace, masquant le fond clair de l'enduit préparatoire visible seulement dans de larges bordures extérieures.

Ci-dessus : Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel

Cette approche de la peinture sans lyrisme rappelle celle de Pierre Soulages où (...) les courtes bandes de peinture correspondent à la recherche d’un équilibre entre abstraction gestuelle et géométrique (...).

L'ensemble est structuré, les formes géométriques s'imbriquent dans un équilibre qui semble précaire. La profondeur du noir est suggérée par des tracés gris plus clairs, qui semblent tempérer la noirceur.

Cette exploration du noir pourrait s'inspirer de celle de Pierre Soulages avec ses huiles sur toile des années 50 et 60.

Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel
Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel

Ci-dessus : Encre sur papier - style Abstrait, Jame Saurel

La peinture sans lyrisme, l’univers singulier de Pierre Soulages

Dans l’histoire de l’art abstrait, Pierre Soulages occupe une place à part. Son œuvre, marquée par une quête d’équilibre et une réflexion profonde sur le temps et la matière, se distingue par son refus du lyrisme, un trait qui le sépare tant de l’abstraction gestuelle française que de l’expressionnisme abstrait américain.

Comme l’a si justement formulé James Johnson Sweeney, une peinture de Soulages n’est pas une mélodie, mais « l’accord plaqué sur le clavier et tenu ». Cette métaphore saisit l’essence de son travail : une présence immédiate, une composition qui s’impose d’un bloc, sans inviter à un récit ou à une émotion débordante.

Cet article explore cette approche unique à travers deux œuvres emblématiques, Peinture 200 x 266 cm (juillet-août 1956) et Peinture 260 x 202 cm (19 juin 1963), tout en mettant en lumière la démarche de Soulages, qui navigue entre abstraction gestuelle et géométrique.

Peinture 200 x 266 cm (juillet-août 1956, Pierre Soulages)
(visible sur le site centrepompidou.fr, nouvelle fenêtre)

Peinture 260 x 202 cm (19 juin 1963, Pierre Soulages)
(visible sur le site centrepompidou.fr, nouvelle fenêtre)

Une peinture sans mouvement narratif

L’une des caractéristiques fondamentales de l’œuvre de Pierre Soulages est son rejet de la ligne comme signe de mouvement. Dans Peinture 200 x 266 cm, l’espace de la toile est conçu pour être appréhendé dans son ensemble, sans que le spectateur soit guidé par un parcours ou une histoire.

Les gestes du peintre, loin de traduire une impulsion émotive, sont posés avec une intention structurante. Les touches de peinture, appliquées à la spatule souple, forment des bandes courtes, des parallélogrammes irréguliers qui se superposent et s’entrelacent.

Ces formes, ni totalement géométriques ni pleinement gestuelles, incarnent un équilibre subtil. Comme Soulages l’exprime lui-même : « C’est le temps qui me paraît être au centre de ma démarche de peintre. » Dans cette toile, le temps est figé, suspendu, comme si la composition cherchait à arrêter l’instant.

Ce refus du lyrisme se manifeste également dans l’absence de fil conducteur. Contrairement à d’autres artistes abstraits comme Hans Hartung ou Georges Mathieu, dont les gestes traduisent une énergie spontanée, Soulages ne cherche pas à faire revivre le mouvement de sa main. Les traces laissées sur la toile ne sont pas des invitations à retracer une action, mais des éléments d’une architecture picturale. Cette approche confère à l’œuvre une monumentalité statique, où chaque élément semble nécessaire à l’équilibre global.

Entre ordre et désordre, une tension maîtrisée

Soulages se positionne à la croisée des chemins entre abstraction gestuelle et géométrique, refusant de s’aligner pleinement sur l’une ou l’autre.

Dans Peinture 200x266 cm, juillet-août 1956, les bandes de peinture, organisées en rangées et regroupées en petits ensembles, incarnent cette tension. Leur disposition évoque à la fois un ordre rigoureux et un désordre contrôlé.

Soulages lui-même met en garde contre les extrêmes : « On est toujours guetté par deux choses aussi dangereuses l’une que l’autre : l’ordre et le désordre. » Cette toile illustre parfaitement cette philosophie, où les formes géométriques aux contours aléatoires créent une harmonie instable, mais parfaitement maîtrisée.

Cette recherche d’équilibre se retrouve dans l’utilisation des outils. Soulages privilégie des instruments comme les larges pinceaux à poils ras ou les brosses de peintres en bâtiment, qui évitent les pleins et déliés expressifs. Ces outils permettent de déposer la peinture de manière uniforme, sans marquer la trace d’un geste chargé d’émotion.

Dans Peinture 260x202 cm, les larges bandes noires, appliquées à la raclette ou au pinceau carré, renforcent cette impression de monumentalité. La composition, dominée par des contrastes tranchés entre le noir intense et le blanc de l’enduit préparatoire, s’impose avec une simplicité austère. Pourtant, cette simplicité n’est qu’apparente : l’équilibre entre les zones sombres et claires, où le blanc semble rayonner avec autant de force que le noir, témoigne d’une réflexion profonde sur la répartition de l’espace.

Le noir comme matière et lumière

Le noir, omniprésent dans l’œuvre de Soulages, n’est pas seulement une couleur, mais une matière et une source de lumière.

Dans Peinture 260x202 cm, 19 juin 1963, les couches de peinture noire, appliquées avec densité, coexistent avec des zones où le blanc de la toile reste visible. Ces contrastes créent une dynamique visuelle où les plans semblent se superposer tout en restant sur un même niveau. Le blanc, bien que moins présent en surface, rivalise en intensité avec le noir, donnant l’impression d’un espace équitablement partagé. Cette réciprocité entre lumière et obscurité est au cœur de la démarche de Soulages, qui explore la manière dont la peinture peut capter et réfléchir la lumière.

Cette attention portée à la matérialité de la peinture est également visible dans les détails. Dans certaines bandes verticales de la toile de 1963, on observe des retouches, des passages répétés du pinceau. Ces ajouts ne visent pas à exprimer une énergie gestuelle, mais à atteindre un noir plus profond, une texture plus dense, ou un équilibre graphique précis. Chaque geste est calculé, chaque couche de peinture contribue à la structure d’ensemble. Cette rigueur dans l’exécution distingue Soulages des artistes lyriques, pour qui le geste est une fin en soi.

Une œuvre intemporelle

En refusant le lyrisme, Pierre Soulages invite le spectateur à une expérience contemplative, où le temps semble suspendu. Ses toiles, qu’il s’agisse de Peinture 200x266 cm, juillet-août 1956 ou de Peinture 260x202 cm, 19 juin 1963, ne racontent pas d’histoire, ne traduisent pas d’émotion brute. Elles existent dans l’instant, dans leur matérialité et leur présence physique. Cette approche, qui conjugue la spontanéité du geste et la rigueur de la géométrie, fait de Soulages un peintre inclassable, dont l’œuvre échappe aux catégories traditionnelles de l’abstraction.

Pour le spectateur, contempler une toile de Soulages, c’est accepter de se confronter à une surface où le temps s’arrête, où l’équilibre entre ordre et désordre, entre lumière et obscurité, crée une tension silencieuse.

C’est une invitation à voir au-delà du geste, à ressentir la peinture comme une architecture de l’instant. À travers son refus du lyrisme, Soulages redéfinit ce que peut être la peinture abstraite, non pas une expression de l’intériorité, mais une exploration de la matière, de la lumière et du temps.

L’œuvre de Pierre Soulages, telle qu’illustrée par ces deux toiles, incarne une vision singulière de l’abstraction. En se tenant à distance des excès de l’ordre comme du désordre, en rejetant le lyrisme au profit d’une rigueur contemplative, Soulages nous offre une peinture qui ne se raconte pas, mais qui se vit. Une peinture où chaque touche, chaque contraste, chaque bande de couleur est une affirmation de l’instant, suspendu dans l’éternité de la toile.

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