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L’abstraction dans les représentations du vivant

11 Avril 2025 , Rédigé par Camille

Comment le terme "abstraction" a-t-il évolué de son sens philosophique à une non-figuration ? Cette dérive a impacté la compréhension de l’art abstrait et des pratiques biomorphiques.

Cette affirmation émane de Julien Bernard (1), Docteur en philosophie (Aix-Marseille Université, CNRS), dans un article intitulé L’abstraction dans les représentations du vivant. Quelques éclaircissements sémantiques et phénoménologiques.

Monstre marin, Acrylique sur toile, art abstrait - Anne-Sophie Garchery
Monstre marin, Acrylique sur toile, art abstrait - Anne-Sophie Garchery

Ci-dessus : Monstre marin, Acrylique sur toile, art abstrait - Anne-Sophie Garchery.

Le glissement sémantique de l’abstraction, une révolution artistique mal comprise

L’art abstrait, né au tournant du XXe siècle, a bouleversé les codes de la création artistique. Mais derrière cette révolution se cache un changement linguistique majeur, à savoir le glissement sémantique du terme « abstraction ».

De son sens philosophique originel à une rupture totale avec le réel, cette évolution a semé la confusion et complexifié la compréhension de certaines pratiques artistiques, notamment biomorphiques.

Les acryliques sur toile d’Anne-Sophie Garchery sont un exemple de toiles explorant le biomorphisme.

Qu’est-ce que l’abstraction au sens philosophique ?

Historiquement, en philosophie, l’abstraction désigne un processus mental par lequel l’esprit isole des traits génériques d’un objet concret pour en dégager des concepts universels. Selon Aristote, « il n’y a de science que du général » : abstraire, c’est identifier des invariants (forme, couleur, structure) reliant plusieurs entités, rendant le réel intelligible. Par exemple, extraire la « rondeur » d’une pomme ou d’une planète permet de conceptualiser cette propriété au-delà des objets singuliers.

Dans ce cadre, l’abstraction s’oppose au concret, une chose individuelle perçue dans sa globalité. Loin de nier le réel, l’abstraction philosophique en est une clé d’accès, un pont vers l’universel. Cette définition, ancrée depuis Platon et Aristote, a prévalu pendant des siècles.

Le tournant des années 1910, une redéfinition radicale

Au début du XXe siècle, avec l’émergence de l’art abstrait, le terme « abstraction » subit une transformation sémantique profonde, notamment sous l’impulsion d’artistes comme Wassily Kandinsky. Désormais, « abstrait » ne signifie plus extraire des traits du réel, mais rompre tout lien avec celui-ci, supprimant toute référence figurative ou mimétique. L’art abstrait, dans ce nouveau sens, devient synonyme de non-figuration, privilégiant formes géométriques et couleurs pures, comme dans les œuvres de Mondrian ou Malevitch.

Ce glissement, consolidé dès les années 1920, s’inscrit dans un contexte culturel marqué par les révolutions scientifiques (relativité, mécanique quantique), dont les structures mathématiques complexes défiaient l’imagination quotidienne. Les artistes, sensibles à cette modernité, ont redéfini l’abstraction comme une création ex nihilo, détachée du monde sensible.

Conséquences : malentendus et impasses théoriques

Ce changement sémantique n’a pas remplacé totalement le sens philosophique, créant une coexistence problématique. En philosophie, « abstrait » reste opposé à « concret » ; dans l’art, il s’oppose à « figuratif ». Cette dualité a engendré des malentendus, rendant difficile la catégorisation de certaines pratiques artistiques du XXe siècle, notamment celles qui, tout en étant abstraites, conservaient un lien avec le réel.

Les abstractions organiques ou biomorphiques, représentées par des artistes comme Jean Arp, Henry Moore ou Joan Miró, illustrent cette tension. Leurs œuvres, aux formes arrondies évoquant le vivant (organismes, minéraux), ne renient pas le monde sensible mais en proposent une interprétation libre, loin du mimétisme réaliste.

Qualifier ces pratiques d’« abstraites » dans le sens non-figuratif est un oxymore, car elles s’appuient sur une abstraction philosophique, un processus de généralisation à partir du réel.

Biomorphisme, une abstraction ancrée dans le vivant

Nombril et deux idées - Jean Hans Arp, MAMCSLe biomorphisme, théorisé dans les années 1930 par des critiques comme Geoffroy Grigson et Alfred Barr, incarne une forme d’abstraction qui défie le nouveau sens du terme.

Ces artistes jouent sur la frontière poreuse entre vivant et inerte, créant des formes ambiguës qui évoquent la vie sans représenter d’espèces précises.

Par exemple, les sculptures biomorphiques d’Arp, comme Nombril et deux idées (1932), (photo), dégagent des idées universelles (croissance, rondeur) à partir de formes organiques, dans l’esprit de l’abstraction philosophique.

Cette approche, qualifiée d’abstraction organique, pose un défi théorique : comment l’intégrer dans un cadre où « abstrait » signifie absence de référence au réel ?

Les critiques ont tenté de résoudre ce paradoxe en distinguant abstraction géométrique (néoplasticisme) et organique, mais cette dichotomie simpliste masque les nuances, notamment la dimension figurative du cubisme, proche du biomorphisme.

Pourquoi ce glissement sémantique importe-t-il aujourd’hui ?

Le glissement sémantique de l’abstraction a durablement influencé la perception de l’art moderne. Il a marginalisé des pratiques comme le biomorphisme, perçues comme moins « pures » que l’abstraction géométrique.

Pourtant, dans le contexte actuel de crise écologique, ces pratiques, ancrées dans le vivant, pourraient renouveler notre rapport à la nature, en proposant des représentations sensibles et conceptuelles du monde organique.

Revenir au sens philosophique de l’abstraction permet de mieux apprécier la richesse de ces pratiques hybrides. Loin d’être une impasse, elles témoignent de la capacité de l’art à dialoguer avec le réel, offrant des perspectives nouvelles pour comprendre notre environnement.

Repenser l’abstraction pour l’avenir

Le glissement sémantique du terme « abstraction » a marqué l’histoire de l’art abstrait, mais il a aussi créé des obstacles à la compréhension de pratiques artistiques comme le biomorphisme.

En redécouvrant le sens philosophique de l’abstraction, nous pouvons non seulement clarifier ces malentendus, mais aussi reconnaître la pertinence de ces œuvres dans un monde en quête de reconnexion avec le vivant. L’art abstrait, dans sa diversité, reste une aventure intellectuelle et sensible, prête à inspirer les générations futures.

Envie d’en savoir plus sur l’art abstrait et ses évolutions ? Comment définir l'art abstrait ?

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Ressources

- L’abstraction dans les représentations du vivant. Quelques éclaircissements sémantiques et phénoménologiques, Article, © 2021 ISTE OpenScience – Published by ISTE Ltd. London, UK – openscience.fr

Crédit photo

- Musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg, MAMCS, Article, © 2014 LES ARTS PLASTIQUES au lycée Comte de Foix - 4/5/2014

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