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Le décret de 1853 et le rôle des peintres de Barbizon dans la protection de la forêt de Fontainebleau

18 Décembre 2025 , Rédigé par Camille Publié dans #École de Barbizon

Le décret de 1853 et le rôle des peintres de Barbizon dans la protection de la forêt de Fontainebleau

La forêt de Fontainebleau, située à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Paris, est non seulement un joyau naturel mais aussi un site historique qui a inspiré des générations d'artistes peintres. Au XIXe siècle, cette forêt a été le théâtre d'un mouvement pionnier en matière de protection environnementale, impulsé par les peintres de l'école de Barbizon.

Ces artistes, en défendant les paysages qu'ils immortalisaient sur leurs toiles, ont contribué à l'adoption d'un décret en 1853 qui a marqué le début de la conservation des espaces naturels en France. L'histoire de ce décret révèle le rôle crucial tenu par ces peintres et les implications durables de leur engagement.

La forêt de Fontainebleau

La forêt de Fontainebleau couvre environ 25 000 hectares et est connue pour sa diversité biologique et géologique, avec des chaos rocheux, des plaines sablonneuses et des futaies centenaires. Historiquement, elle a servi de terrain de chasse aux rois de France depuis le Moyen Âge.

Au XIXe siècle, avec l'essor de l'industrialisation, la forêt fait face à des menaces, avec des plantations massives de conifères pour l'exploitation économique et coupes régulières d'arbres anciens. Ces pratiques, menées par l'administration forestière, altèrent les paysages naturels que les artistes chérissent.

Une autre menace est liée à l'exploitation du grès de cette forêt, qui remonte aux alentours du XVe siècle, une roche sédimentaire utilisée dans la fabrication de pavés pour les rues de la ville de Paris. En 1830, le roi Charles X règlemente cette activité:

Le 20 mars 1830 le roi de France Charles X signe cette ordonnance réglementant l’extraction des pavés dans la forêt de Fontainebleau. Les carrières sont limitées à quelques zones bien délimitées.

— Archives départementales de Seine-et-Marne, La forêt de Fontainebleau depuis Colbert

La même année, la forêt devient un atelier à ciel ouvert pour les peintres. L'arrivée du train en 1849 facilite l'accès depuis Paris, attirant touristes et artistes. L'intérêt des peintres pour la forêt de Fontainebleau au XVIIIe et XIXe siècle se confirme encore un peu plus. Mais cette popularité coïncide avec une exploitation intensive, menaçant l'intégrité du site.

Le chêne dans la forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau - 1840
Le chêne dans la forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau - 1840 - Victoria and Albert Museum, London

Parmi les artistes peintres qui se mobilisent en faveur de la protection de cette forêt, Théodore Rousseau se distingue, comme le rappelle Sophie Flouquet sur le site des Beaux-Arts :

« Théodore Rousseau va se battre pour la préservation de la forêt de Fontainebleau »

— Sophie Flouquet, Théodore Rousseau ..., beauxarts.com

L'école de Barbizon et ses peintres emblématiques

L'école de Barbizon tire son nom du village éponyme en lisière de la forêt. Dès les années 1830, des peintres comme Camille Corot, Théodore Rousseau et Jean-François Millet s'y installent, attirés par la proximité de Paris et la beauté sauvage des lieux. Ils rejettent les conventions académiques pour peindre en plein air, s'attachant à saisir la lumière et les formes naturelles.

Théodore Rousseau, souvent considéré comme le chef de file, arrive à Barbizon en 1848 et devient un fervent défenseur de la forêt. Son engagement va au-delà de l'art. Il voit dans la destruction des arbres une perte irréparable pour l'humanité. D'autres artistes, comme Gustave Courbet et Rosa Bonheur, rejoignent le mouvement, enrichissant le répertoire pictural de la forêt.

Les peintres susnommés créent une communauté unie par l'amour de la nature. Leur auberge favorite, chez le père Ganne, devient un lieu de débats et de résistance. C'est peut-être dans cette auberge que se forge l'esprit de révolte des peintres contre l'exploitation abusive de leur forêt.

Lire l'article : Le Musée départemental des peintres de Barbizon en Seine-et-Marne

Le rôle des peintres dans la mobilisation

Les peintres de Barbizon ne se contentent pas de représenter la forêt, mais la défendent activement. En 1837, ils s'opposent aux coupes de régénération projetées dans les vieilles futaies. Rousseau fonde la Société des amis de la forêt de Fontainebleau pour organiser la résistance.

En 1852, il adresse une pétition au duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, dénonçant les dévastations causées par l'administration forestière. Cette lettre, signée au nom de tous les artistes peignant la forêt, plaide pour la préservation des sites comme monuments naturels.

Avec son ami le critique d’art Alfred Sensier, il écrit en 1852 une lettre-pétition au ministre de l’Intérieur de l’époque, le duc de Morny, au nom de « tous les artistes qui peignent la forêt ». Ils demandent que « les lieux soient mis hors d’atteinte de l’administration forestière qui les gère mal, et de l’homme absurde qui les exploite ».

— Marianne Deula, Théodore Rousseau, le peintre porte-voix des arbres de Fontainebleau

Des actes de désobéissance civile sont rapportés. La nuit, les artistes arrachent les jeunes pins plantés, symbolisant leur opposition à l'altération des paysages. Ces actions, bien que illégales, médiatisent le combat au niveau national.

L'Angélus, Jean-François Millet - 1857-1859
L'Angélus, Jean-François Millet - 1857-1859

Le décret de 1853, une victoire pionnière

En 1853, sous la pression des artistes, 624 hectares sont soustraits à l'exploitation forestière, créant officieusement la première « réserve artistique ». Ces zones incluent le Bas Bréau, Cuvier Châtillon et Franchard. C'est la première fois en France que la protection de la nature est motivée par des considérations esthétiques et paysagères.

1853 : création officieuse de la première réserve artistique sous la pression des peintres de Barbizon.

— Archives départementales de Seine-et-Marne, Exploiter et protéger une ressource « naturelle » : la forêt de Fontainebleau depuis Colbert

En 1861, un décret impérial officialise et étend cette réserve à 1 094 hectares, faisant de Fontainebleau le premier espace protégé au monde, antérieur à Yellowstone (1872).

Le chêne de Flagey par Gustave Courbet - 1864
Le chêne de Flagey par Gustave Courbet - 1864

George Sand, une alliée littéraire

En 1872, après la guerre franco-prussienne, le gouvernement Thiers envisage des coupes massives pour compenser les pertes financières. George Sand, amoureuse de la forêt, intervient avec un plaidoyer scientifique et écologique.

Dans son texte « La forêt de Fontainebleau », elle invoque les sciences naturelles pour argumenter contre la destruction, préfigurant les principes de l'écologie moderne.

Si nous n'y prenons garde, l'arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par assèchement, sans cataclysme nécessaire, par la faute de l'homme.

— George Sand, La forêt de Fontainebleau

Son intervention renforce le Comité de protection artistique, incluant Victor Hugo. Sand devient une pionnière de l'écologie, liant art, science et environnement.

Implications durables pour la conservation

Ce décret pose les bases de la protection environnementale moderne. Aujourd'hui, la forêt est labellisée Forêt d'Exception et inclut des réserves biologiques intégrales. L'Office national des forêts (ONF) gère le site en équilibrant exploitation et préservation.

La réserve biologique intégrale (RBI) du Gros Fouteau et des Hauteurs de la Solle est l’une des plus vieilles réserves intégrales de France. Créée en 1953, elle succède aux réserves artistiques protégées dès 1853.

— Office National des Forêts, La forêt de Fontainebleau, une forêt d'exception

Les peintres de Barbizon ont démontré que l'art peut influencer les politiques publiques, préfigurant les mouvements écologiques contemporains comme ceux contre l'urbanisation galopante. Bien que ce thème soit passé sous silence, comparativement à la lutte contre le prétendu réchauffement climatique, l'urbanisation est un phénomène inquiétant lorsqu'il se fait au détriment des terres arables.

Œuvres emblématiques inspirées par la forêt

Parmi les toiles célèbres, 'Le chêne de Flagey' de Gustave Courbet capture la majesté des arbres anciens. Théodore Rousseau, dans « La descente des vaches », dépeint les paysages rocheux. Ces œuvres, exposées au Musée d'Orsay, témoignent de l'attachement des artistes à la forêt. Elles ont non seulement immortalisé les lieux mais aussi sensibilisé le public à leur vulnérabilité.

L'engagement des peintres de Barbizon pour la forêt de Fontainebleau illustre la manière dont la sensibilité artistique peut catalyser des changements sociétaux. Le décret de 1853 reste un jalon dans l'histoire de la conservation, rappelant que la protection de la nature est une responsabilité collective. Aujourd'hui, en visitant Fontainebleau, on marche sur les traces de ces pionniers qui ont sauvé un patrimoine inestimable.

Pour aller plus loin, des lambeaux de forêts ...

La lutte des peintres de Barbizon et de quelques intellectuels aura permis une prise de conscience, toute relative, sur la nécessité de la préservation du patrimoine sylvicole en France. Cependant, bien que ce combat a été salutaire pour la forêt de Fontainebleau, il convient de replacer cette engouement pour la forêt dans une approche plus globale. Réellement, les forêts du bassin parisien, telles que la forêt de Fontainebleau, la forêt de Saint-Germain (Yvelines), celle de la Haute Vallée de Chevreuse, le Vexin français, l’Oise ou encore le Gâtinais français, ne sont que des lambeaux de forêts bien plus vastes qui peuplaient le bassin parisien il y a 2000 ans, à l'époque romaine.

Chaque jour, environ 1,62 hectare de terres, principalement agricoles et arables, disparaît en Île-de-France en raison de l'artificialisation des sols (moyenne sur la période 2012-2017, selon l'Institut Paris Région). Cela représente l'équivalent de trois terrains de football de terres arables qui disparaissent chaque jour en région parisienne. À l'échelle nationale, la France perd entre 55 et 82 hectares par jour d'espaces naturels, dont 80 % proviennent de terres agricoles (soit 20 000 à 30 000 hectares par an, d'après des données récentes du ministère de la Transition écologique et de France Stratégie). En Île-de-France, la plus urbanisée des régions françaises, cette perte est particulièrement marquée par l'expansion urbaine, bien que ralentie ces dernières années grâce à des objectifs comme le zéro artificialisation nette (ZAN) fixé par la loi climat et résilience de 2021.

Il y a 1000 ans (vers le XIe siècle, au Moyen Âge), le bassin parisien présentait une couverture végétale dominée par des forêts tempérées décidues (chênes, hêtres, etc.), héritées de l'Holocène, couvrant de vastes zones comme la Sologne ou les plateaux limoneux. L'agriculture s'intensifiait sur les plaines alluviales et les sols fertiles (Beauce, Île-de-France, Picardie), avec des cultures céréalières naissantes, des vignes dans la vallée de la Loire et des pâturages sur sols argileux (Basse-Normandie, Thiérache). L'urbanisation autour de Paris entraînait une déforestation progressive pour le bois de construction et l'expansion agricole, créant une mosaïque de forêts résiduelles, de champs et de zones humides, avec une pression accrue sur les vallées fluviales comme celle de la Seine.

Il y a 2000 ans (vers le Ier siècle, à l'époque romaine, époque de Lutèce), le paysage du bassin parisien était caractérisé par une couverture végétale mixte, avec des forêts denses tempérées (chênes, frênes, aulnes) sur les plateaux et collines, entrecoupées de zones humides et marécageuses le long de la Seine et de la Bièvre, favorisant une végétation de saules et de roseaux. Lutèce, oppidum des Parisii sur l'île de la Cité et la rive gauche, était entourée de ces marais et forêts, avec des clairières agricoles gauloises pour des cultures céréalières primitives et de l'élevage. La romanisation a commencé à transformer ces espaces, mais le couvert végétal restait largement naturel, avec une faible urbanisation comparée à aujourd'hui.

Le combat pour la préservation des espaces naturels dans le bassin parisien a donc été perdu depuis longtemps. Rappelons que les meilleures terres de France pour l'agriculture sont celles du bassin parisien, disparues depuis longtemps sous le bitume, les constructions, les centres commerciaux ou encore les aéroports ... Avec le recul, on se dit qu'il aurait été bien plus judicieux de bâtir la capital de la France à Lyon, dont le sol est majoritairement caillouteux, plutôt que dans le bassin parisien qui accueillait les terres les plus fertiles en France.

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