L'intérêt des peintres pour la forêt de Fontainebleau au XVIIIe et XIXe siècle
Véritable muse des plus grands peintres français, exposée dans les musées parmi les plus prestigieux au monde, plus célèbre encore que Cendrillon, la forêt de Fontainebleau fascine les peintres et les amateurs d'art depuis de nombreuses générations. Objet de toutes les attentions, elle est à la peinture de paysages ce que le ballon rond est au football.
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Cette forêt légendaire a été représentée sur des tableaux de peintres exceptionnels, à l'image de cette toile du peintre français Lazare Bruandet (1755-1804) réalisée vers 1775. Elle a été popularisée au début du XIXe siècle par les peintres de l'école de Barbizon, un petit village devenu célèbre niché au cœur du département de Seine-et-Marne au sud-est de Paris.
Analyse de l’œuvre « Paysage forestier avec des personnages » de Lazare Bruandet
L’œuvre magistrale « Paysage forestier avec des personnages » de Lazare Bruandet, conservée au Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design à Oslo (Norvège), est une peinture à l’huile sur toile mesurant 117,5 cm de largeur par 91,5 cm de hauteur. Datée approximativement de 1775, elle représente une vue idyllique de la forêt de Fontainebleau, lieu emblématique qui inspira de nombreux artistes du XVIIIe siècle.
Dans cette composition, Bruandet saisit l’essence d’un paysage forestier dense et vivant. Au premier plan, un arbre imposant, tordu et partiellement brisé, domine la scène, symbolisant peut-être la force brute de la nature. Des figures humaines, paysans ou bergers, se reposent assises, accompagnées d’animaux domestiques, des vaches, un âne et des moutons. Cette intégration harmonieuse de l’humain dans le paysage reflète les idéaux pré-romantiques, où la nature n’est pas seulement un décor mais un espace de contemplation et de vie quotidienne.
Les couleurs employées sont riches en verts profonds et terreux, contrastant avec un ciel nuageux aux teintes bleutées, blanchâtres et grises, qui apporte une lumière diffuse et une atmosphère sereine. Le jeu d’ombres et de lumières sur les troncs et le feuillage démontre la maîtrise de Bruandet dans la représentation réaliste des textures boisées, préfigurant la peinture en plein air de l’école de Barbizon. Les détails minutieux des feuilles et des herbes soulignent son observation directe de la nature, loin des conventions académiques de l’époque.
Historiquement, Lazare Bruandet (1755-1804), formé à Paris, fut un pionnier du paysage naturaliste. Influencé par les Lumières, il fréquenta Fontainebleau pour ses motifs variés, ses rochers, arbres centenaires et clairières. Cette œuvre illustre son engagement pour une peinture authentique, capturant l’instant fugace d’une scène rustique. Acquise par le musée d'Oslo en 1854-1855, elle témoigne de l’attrait international pour les paysagistes français.
« Paysage forestier avec des personnages » est un témoignage précoce de l’évolution vers le romantisme paysager, où la forêt devient un sanctuaire poétique. Elle invite à une réflexion sur le rapport homme-nature, thème cher à Bruandet.
La forêt de Fontainebleau, avec ses paysages variés et sa proximité de Paris, a captivé les artistes pendant des siècles. Peuplée de chênes, de pins sylvestres, de hêtres, de pins maritimes, de châtaigniers et d'autres feuillus, elle doit sa splendeur à la variété de sa flore et de sa faune.
Au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, elle est devenue un lieu emblématique pour la peinture en plein air, marquant un tournant dans l'histoire de l'art paysagiste. Comprendre les raisons de cet attrait permet de retracer l'évolution de cette pratique artistique, et d'appréhender le succès que vont rencontrer les peintres de paysages de l'école de Barbizon à partir des années 1820-1830. Elle fleurira sur les toiles des peintres au cours des décennies suivantes, inspirant des artistes qui donneront naissance à l'impressionnisme.
Les débuts au XVIIIe siècle, une découverte progressive
Au XVIIIe siècle, la forêt de Fontainebleau commence à attirer les peintres en quête de motifs naturels authentiques. À cette époque, la peinture de paysage gagne en popularité, influencée par les idées des Lumières qui valorisent la nature comme source d'inspiration et de réflexion. Des artistes comme Hubert Robert ou Jean-Honoré Fragonard s'y rendent pour peindre des scènes pittoresques, souvent idéalisées avec des ruines antiques ou des éléments romantiques.
La forêt offre une diversité remarquable avec des rochers escarpés, des chênes centenaires et des clairières lumineuses. Ces éléments permettent aux peintres d'expérimenter la lumière et les textures en extérieur, loin des ateliers confinés. Bien que la peinture en plein air ne soit pas encore systématique, ces visites posent les bases d'une approche plus directe de la nature.
L'essor au XIXe siècle avec l'école de Barbizon
En arrivant en forêt, Théodore Rousseau disait à Alfred Sensier son biographe : « Voyez-vous tous ces beaux arbres-là, je les ai tous dessinés, il y a trente ans, j’ai eu tous leurs portraits. Regardez ce hêtre-là, le soleil l’éclaire et en fait une colonne de marbre, une colonne qui a des muscles, des membres, des mains, et une belle peau blanche et blême [...] ».
—Département de Seine-et-Marne, L’arbre par les maîtres de l’école de Barbizon
Au début du XIXe siècle, la forêt devient le berceau de l'école de Barbizon, un mouvement précurseur de l'impressionnisme. Des artistes comme Théodore Rousseau, Camille Corot et Narcisse Díaz de la Peña s'installent dans le village de Barbizon, attirés par l'accessibilité du lieu via le train depuis Paris. Ils pratiquent la peinture en plein air, capturant la nature telle qu'elle est, sans idéalisation excessive.
Au cœur de la forêt de Fontainebleau, Barbizon incarne une révolution silencieuse de la peinture. Là, au XIXe siècle, des artistes se détournent de l’académisme pour peindre la nature en vérité. Ils font du paysage non plus un simple décor, mais un sujet en soi, chargé d’émotion, de mémoire, d’équilibre.
—culture.gouv.fr, Entre forêts, fleuve et feu
Cette école marque une rupture avec la tradition. Les peintres sortent de leurs ateliers pour observer directement les effets de lumière, les changements saisonniers et la vie forestière. Rousseau, surnommé « le grand refusé » pour ses rejets au Salon officiel, trouve dans la forêt un refuge créatif. Ses œuvres, comme Le bord des bois à Monts-Girard, forêt de Fontainebleau, témoignent d'une profonde connexion avec l'environnement.
Ce tableau est exposé au Metropolitan Museum of Art de New York. La notice du musée « The Edge of the Woods at Monts-Girard, Fontainebleau Forest » précise que, « comme le rapporte l’ami et biographe de Théodore Rousseau, Alfred Sensier, ce tableau représente une partie des bois de Fontainebleau où les arbres, vieux de plusieurs centaines d’années, étaient vulnérables à la récolte, une pratique contre laquelle l’artiste s’opposait amèrement. Bien que la composition reflète les prototypes néerlandais du XVIIe siècle, sa résonance contemporaine est élucidée par le contraste poignant entre les jeunes arbres de l'ouverture récemment dégagée à gauche et les vieux spécimens intacts à droite. ». Ce tableau illustre l'attachement du peintre à ces arbres qu'il connait si bien, mais aussi son combat pour leur préservation.
Rappelons qu'aujourd'hui, la forêt de Fontainebleau est traversée par l'autoroute A6 reliant Paris à Lyon, les routes nationales 6 et 7 ainsi que par la voie de chemin de fer Paris - Marseille. Elle a subi de nombreuses coupes rases et a été exploitée pour son sable très fin et ses carrières de grès utilisé pour paver les rues de Paris. Cette exploitation a fortement ralenti au XIXe siècle, sous la pression des artistes, avant de prendre fin en 1907.
Les raisons du choix de la forêt de Fontainebleau
Plusieurs facteurs expliquent cet engouement. Géographiquement, la forêt est proche de Paris, facilitant les excursions. Sa biodiversité, avec ses gorges d'Apremont, ses chaos rocheux et ses étangs, offre une variété infinie de motifs. Sur le plan artistique, elle symbolise un retour à la nature brute, en réaction à l'urbanisation industrielle du XIXe siècle.
Les peintres y trouvent aussi une communauté. L'auberge Ganne à Barbizon devient un lieu de rencontre, favorisant les échanges. Enfin, la forêt inspire une peinture plus réaliste et émotive, préfigurant les innovations techniques comme l'usage de tubes de peinture portables.
En 1861, sous l'impulsion des peintres de l'école de Barbizon, une réserve artistique de 1 000 hectares est créée dans la forêt de Fontainebleau. Il s’agit alors du premier espace naturel au monde à faire l’objet d’une mesure officielle de conservation afin de préserver sa faune et sa flore, mais aussi l’intérêt esthétique de ses paysages verdoyants. La signature de ce décret a permis de préfigurer les futures politiques de réserves naturelles et de parcs nationaux, faisant de Barbizon et de la forêt de Fontainebleau un exemple historique et mondialement reconnu de conservation de la nature.
—Beaux Arts Magazine, Barbizon, une forêt magique qui a fait école, 6 août 2025
L'influence sur l'impressionnisme et au-delà
Les jeunes impressionnistes comme Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir et Alfred Sisley visitent la forêt au début de leur carrière, influencés par les maîtres de Barbizon. Ils y apprennent à capturer les effets fugaces de la lumière, menant à des œuvres comme Le cabaret de la Mère Anthony de Renoir. Cet héritage se perpétue dans la peinture moderne, soulignant l'importance de la nature dans l'art. On peut, dès lors, s'interroger si la nature ne serait pas le plus beau spectacle auquel il nous soit donné d'assister ...
Un patrimoine artistique vivant d'exception
Aujourd'hui, la forêt de Fontainebleau reste un site inspirant pour les artistes contemporains. Elle rappelle comment la peinture en plein air a révolutionné l'art, en reliant l'humain à son environnement. Pour les amateurs d'art, une visite s'impose pour revivre ces moments créatifs.
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