L'impressionnisme, une origine déconcertante au XIXe siècle
Lorsque Claude Monet peint son œuvre à l'huile sur toile « Impression, Soleil levant » un matin au Havre le 13 novembre 1872, songeait-il à ce courant artistique d'envergure auquel sa peinture allait inspirer son nom ? En rupture totale avec l'académisme pictural qui prévalait encore, la peinture du réel venait de prendre son envol. Son nom, l'impressionnisme.
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Sur ce tableau de Claude Monet, il n'est plus question de représenter un monarque, un empereur, une divinité, une figure religieuse ni un monument, mais bien de peindre le monde réel en laissant l'observateur ressentir librement des sensations, comme ici la fraîcheur matinale d'un soleil levant, par un temps nuageux, au mois de novembre au Havre.
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Une scène banale, sans fard ni préparation, pour une peinture saisissant le moment présent, dans sa beauté naturelle. La spontanéité d'une toile capturant la lumière fade d'un matin d'automne prend le pas sur la mise en scène minutieusement pensée et élaborée.
L'origine du terme "impressionnisme" provient d'une critique tournée en dérision. Plus précisément, le terme est né d'une moquerie. Il est rattaché au titre de ce tableau de Claude Monet, (Impression, soleil levant), exposé lors de la première exposition collective en 1874. Le critique d'art Louis Leroy, dans un article satirique publié dans le journal Le Charivari le 25 avril 1874, utilise ce mot pour ridiculiser le groupe. Il décrit les œuvres comme de simples "impressions" inachevées, comparant le tableau de Monet à un "papier peint à l'état embryonnaire". Cette dérision vise l'aspect esquissé, les touches visibles et le manque de finition, perçus comme un affront à l'art "sérieux". Ironiquement, les artistes adoptent ce terme, qui devient le nom du mouvement, transformant une insulte en étendard.
Si cette origine de l'impressionnisme peut sembler déconcertante par sa simplicité et son coté provocateur, elle va aussi engendrer un courant artistique non moins déconcertant pour les tenants d'un académisme vieillissant. La légitimité des autorités des Beaux-Arts laisse place à la dissidence des artistes peintres d'une nouvelle génération avide de liberté artistique et de nouvelles sensations.
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Les artistes impressionnistes comme dissidents
Les artistes impressionnistes sont considérés comme des dissidents dès le départ de cette aventure, dans la mesure où ils s'opposent aux normes établies par l'art académique officiel, dominé par l'Académie des Beaux-Arts en France au XIXe siècle. Ce système bien établi imposait des règles strictes. En effet, les œuvres devaient être soumises au jury du Salon officiel, une exposition annuelle prestigieuse organisée par l'État, qui favorisait les peintures historiques, mythologiques ou religieuses, avec une finition lisse et une composition rigoureuse.
Les impressionnistes, comme Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir, Edgar Degas, Camille Pissarro ou Berthe Morisot, étaient souvent refusés par ce jury en raison de leur style novateur, jugé trop audacieux ou inachevé. Berthe Morisot, une pionnière de l'impressionnisme, fut refusée parce qu'elle était une peintre femme, mais aussi une artiste osant peindre l'intimité ...
Cache-cache (1873) de Berthe Morisot est une œuvre typiquement impressionniste capturant un moment ludique et spontané entre une mère et son enfant dans un champ sous un ciel nuageux. Avec des touches rapides et lumineuses, Berthe Morisot traduit la légèreté, la douceur et l'éphémère de l'instant, caractéristique du style impressionniste. Une intimité dérangeante et un peu trop désinvolte aux yeux des membres du jury du salon officiel. La vie privée de Berthe Morisot n'était pas du goût du jury. Son mariage avec le frère d'Édouard Manet, Eugène Manet, en 1874, renforcera encore son engagement dans le courant impressionniste. Nénamoins arriveront les commentaires élogieux de poètes célèbres sur les œuvres de Berthe Morisot.
En réponse à ce jury autoritaire, les artistes impressionnistes organisent des expositions indépendantes, hors des circuits officiels. Un tournant majeur est le salon des refusés en 1863, autorisé par Napoléon III pour exposer les œuvres rejetées, où Édouard Manet présente son Déjeuner sur l'herbe, scandaleux pour l'époque. Cette « exposition des ouvrages non admis », organisée à Paris en marge du salon officiel, est spontanément qualifiée de Salon des Refusés par les médias et le public.
Une œuvre de Manet jugée scandaleuse par le jury du salon officiel nous fait déjà saliver. La tentation est grande de se plonger dans les sources officielles du scandale.
Le Déjeuner sur l'herbe, Édouard Manet, 1863
Le Déjeuner sur l'herbe (1863) d'Édouard Manet est une peinture à l'huile représentant deux hommes habillés et deux femmes, dont l'une est nue, dans une scène de pique-nique en plein air. Avec son style audacieux, ses contrastes marqués et sa composition non conventionnelle, l'œuvre a choqué par son réalisme cru et son défi aux normes académiques.
Caractère dérangeant pour le jury du Salon de 1863
Le jury du Salon officiel, organisé par l'Académie des Beaux-Arts, privilégiait les œuvres conformes à la tradition classique. À savoir des sujets nobles (mythologiques, historiques, politiques), une composition équilibrée, une finition lisse et une moralité irréprochable. Le Déjeuner sur l'herbe a scandalisé pour plusieurs raisons :
- Sujet provocateur : La présence d'une femme nue, osant regarder directement le spectateur, insouciante, aux côtés d'hommes habillés dans un cadre contemporain (un pique-nique), brise les conventions. Dans l'art académique, la nudité était acceptable uniquement dans des contextes mythologiques ou allégoriques, comme les déesses ou les nymphes. Ici, la femme nue dans un cadre moderne suggère une scène réaliste, perçue comme immorale ou provocante, évoquant possiblement la prostitution ou une liberté sexuelle audacieuse pour l'époque.
- Rejet de la tradition classique : Édouard Manet s'inspire de compositions classiques, comme Le Concert champêtre de Titien ou Le Jugement de Pâris de Raphaël (gravure de Marcantonio Raimondi), mais il les réinterprète dans un contexte moderne, sans idéalisation. Cette subversion choque le jury, qui y voit un manque de respect pour les maîtres.
- Technique non conventionnelle : Contrairement à la finition lisse et aux transitions douces de l'académisme, Manet utilise des contrastes abrupts entre lumière et ombre, des touches visibles et un rendu réaliste des textures (comme le panier de victuailles). Cette approche, jugée "grossière" ou "inachevée", s'oppose à l'esthétique polie exigée par le Salon.
- Provocation sociale et morale : L'attitude désinvolte des personnages et la frontalité du regard de la femme nue défient les normes de bienséance. Le jury, représentant une société bourgeoise conservatrice, y voit une atteinte aux valeurs morales, renforçant le scandale.
Conséquences et contexte : Rejetée par le jury du Salon de 1863, l'œuvre est exposée au Salon des Refusés, créé par Napoléon III pour présenter les œuvres écartées. L'exposition attire une foule curieuse, mais aussi des critiques virulentes, qualifiant l'œuvre d'indécente. Ce scandale marque un tournant. Édouard Manet devient une figure clé des artistes dissidents, ouvrant la voie à l'impressionnisme. Le Déjeuner sur l'herbe incarne ainsi une rupture avec l'académisme, annonçant une nouvelle vision de l'art centrée sur la modernité et la liberté d'expression.
Extrait de l'analyse du Musée d'Orsay
Le style et la facture choquèrent presque autant que le sujet. Manet abandonne les habituels dégradés pour livrer des contrastes brutaux entre ombre et lumière. Aussi, lui est-il reproché sa "manie de voir par taches". Les personnages ne semblent pas parfaitement intégrés dans ce décor de sous-bois davantage esquissé que peint, où la perspective est ignorée et la profondeur absente. Avec Le déjeuner sur l'herbe, Manet ne respecte aucune des conventions admises, mais impose une liberté nouvelle par rapport au sujet et aux modes traditionnels de représentation.
—musee-orsay.fr, Le Déjeuner sur l'herbe
À partir de 1874, les impressionnistes montent leurs propres expositions collectives (huit au total jusqu'en 1886), comme celle à l'atelier du photographe Nadar, affirmant leur indépendance vis-à-vis de l'institution académique. Ce refus des conventions les positionne comme des rebelles, cherchant à démocratiser l'art et à le libérer des contraintes étatiques. On avait déjà senti un malin plaisir chez Manet de provoquer l'institution.
Les œuvres impressionnistes à l'encontre de la tradition classique intemporelle
La tradition classique, ou académisme, désigne l'art hérité de la Renaissance et codifié par l'Académie des Beaux-Arts. Il vise l'intemporel, c'est-à-dire une représentation idéale et éternelle de la beauté, inspirée des maîtres antiques (comme Raphaël ou Poussin). Les sujets sont nobles (histoire, mythologie), la composition est équilibrée, les contours nets, les couleurs harmonieuses et la finition lisse, sans trace de pinceau visible. L'œuvre doit transcender le temps, idéaliser la réalité pour exprimer des valeurs morales ou universelles, souvent réalisée en atelier avec des modèles posés.
Les impressionnistes s'opposent radicalement à cela. Leurs œuvres capturent l'instant fugace, l'apparente spontanéité de la vie quotidienne (scènes urbaines, paysages, loisirs bourgeois), en peignant en plein air pour saisir les effets changeants de la lumière et de l'atmosphère. C'est pourquoi le ciel nuageux de Normandie et sa lumière changeante ont inspiré des peintres impressionnistes. Les touches de couleur sont visibles, rapides et fragmentées, donnant une impression de mouvement et d'éphémère, plutôt qu'une forme précise et statique.
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Cela va à l'encontre de l'intemporel car l'impressionnisme célèbre le transitoire, un lever de soleil, une averse, une scène éphémère, influencée par la photographie naissante qui fige l'instant. Les critiques les accusent d'inachevé, mais c'est précisément cette approche qui rompt avec la rigidité classique, favorisant la sensation subjective sur l'idéal objectif.
Les motivations initiales vers 1860 et la définition de l'impressionnisme
Vers 1860, les motivations des futurs impressionnistes émergent dans un contexte de changements sociaux et scientifiques. Influencés par le réalisme de Gustave Courbet (qui peint la vie ordinaire sans idéalisation) et l'école de Barbizon, un avant-goût de l'impressionnisme (paysagistes comme Camille Corot peignant sur le motif), un groupe de jeunes artistes se réunit dans des cafés parisiens comme le Café Guerbois. (Ce coté rebelle et ce réalisme artistique rejoint le réalisme social au XIXe siècle, Zola et Steinbeck face à l’exploitation). Parmi ces nouveaux artistes, Édouard Manet joue un rôle pivot, avec des œuvres comme Olympia (1863), rejetant les conventions. Ils sont motivés par :
- L'observation directe de la nature et de la vie moderne, accélérée par l'urbanisation et la Révolution industrielle (trains, boulevards haussmanniens).
- La capture des effets lumineux changeants, inspirée des théories scientifiques sur la couleur (comme celles de Michel-Eugène Chevreul sur les contrastes simultanés).
- L'impact de la photographie, qui pousse à explorer la perception visuelle plutôt que la reproduction fidèle.
- Un désir de liberté artistique, loin des diktats académiques, pour exprimer des "impressions" personnelles et sensorielles.
L'impressionnisme peut se définir comme un mouvement pictural français du XIXe siècle (principalement 1860-1886) qui cherche à représenter les impressions fugaces de la lumière, de la couleur et de l'atmosphère, plutôt que les formes précises ou les sujets nobles. Les artistes utilisent des touches vives et visibles, des couleurs pures juxtaposées (sans mélange sur la palette), et peignent en extérieur pour capter l'instant.
Ce mouvement, populaire aujourd'hui, marque un pont vers l'art moderne en priorisant la subjectivité et l'éphémère sur l'idéal classique. L'héritage de l'impressionnisme sera transmis, au siècle suivant, par Julie Manet, un reflet de la mémoire impressionniste, la fille de Berthe Morisot et d'Eugène Manet, et par son mari Ernest Rouart, qui en assureront le rayonnement pour la postérité. Le journal intime de Julie Manet, une fenêtre sur l'impressionnisme, est truffé de belles histoires du quotidien d'une adolescente de bonne famille. Ses promenades à la campagne chez Mallarmé, ses visites chez son oncle Édouard Manet, ou chez Claude Monet, offrent un regard émouvant sur la France de la fin du XIXe et sur ces illustres artistes impressionnistes qui ont révolutionné la peinture et façonné l'art pictural pour les générations suivantes.
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