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Claude Lorrain et l'art du paysage baroque

20 Août 2018 , Rédigé par Camille Publié dans #Histoire de la peinture, #Artiste

Claude Lorrain et l'art du paysage baroque

Claude Lorrain, de son vrai nom Claude Gellée (1600-1682), s'est affiché comme un peintre phare de la peinture baroque au XVIIe siècle, particulièrement dans le domaine du paysage.

Après avoir grandi en Lorraine, puis devenu orphelin vers l'âge de 10 ans, il s'établit à Rome dès 1613 et y passera la majeure partie de sa vie, absorbant les influences italiennes qui façonnent son art.

Le paysage baroque, dont il est l'un des maîtres incontestés, se distingue par sa quête d'harmonie idéale, ses effets dramatiques de lumière et son intégration de thèmes mythologiques ou bibliques dans des décors naturels recomposés.

À l’origine le mot « barroco » signifie « perle irrégulière », une pierre qui faisait sensation au XVIe pour son exotisme, mais aussi en raison de l’aspect défiguré et donc grotesque de ses formes.

— Ministère de la Culture, L'art baroque en un coup d’œil

Le paysage baroque est en rupture avec le paysage de la Renaissance. Il se caractérise par l'utilisation du clair-obscur et de couleurs vives, dans un style réaliste au sein d'une mise en scène monumentale. Les personnages sont souvent en mouvement.

À travers des tableaux tels que Ascagne tirant la flèche du cerf (1682), Paysage avec le sermon sur la montagne (1656), Ulysse rend Chryséis à son père (1644) et Paysage avec le repos pendant la fuite en Égypte (1661), Claude Lorrain incarne et transcende le baroque, influençant des générations d'artistes et contribuant à faire du paysage un genre majeur en peinture.

Les scènes de la peinture baroque sont généralement inspirées d'épisodes bibliques, au service de la grandeur de la religion chrétienne.

Classicisme et baroque se partagent l’Europe au XVIIe siècle. Né en Italie du désir de l’Église de revivifier la foi catholique, le baroque privilégie la courbe, le tumulte, la surcharge, le mouvement, la prolifération de sujets qui débordent du cadre. Le classicisme la ligne droite, la rigueur, la sobriété, la raison.

— Pierre Cabanne, L'art classique et le Baroque, 2013, Éditions Larousse

Vue de la Campagne romaine depuis Tivoli - Claude Lorrain, 1644-1645
Vue de la Campagne romaine depuis Tivoli - Claude Lorrain, 1644-1645

L'art du paysage baroque

Le paysage baroque émerge au XVIIe siècle, en pleine effervescence du mouvement baroque qui touche l'architecture, la sculpture et la peinture. Contrairement au paysage de la Renaissance, qui vise une représentation fidèle et équilibrée de la nature inspirée de l'Antiquité classique (vues topographiques précises de Léonard de Vinci, compositions harmonieuses de Raphaël), le baroque introduit un dynamisme théâtral et une émotion exacerbée. Le paysage n'est plus un simple fond statique, mais devient un espace vivant, où la lumière joue un rôle dramatique, créant des contrastes intenses et une profondeur atmosphérique.

Les artistes baroques, comme Claude Lorrain ou Nicolas Poussin, recomposent la nature pour exprimer une idéalisation poétique, souvent imprégnée de thèmes religieux ou mythologiques, reflétant ainsi l'esprit de la Contre-Réforme catholique qui valorise l'émotion et la grandeur divine.

Comparé au paysage romantique du XIXe siècle, incarné par des artistes comme Caspar David Friedrich ou Joseph Mallord William Turner, le baroque est moins introspectif et plus ordonné. Le romantisme met l'accent sur la sublimité de la nature sauvage, les tempêtes intérieures et la solitude de l'homme face à l'immensité, avec une touche de mélancolie ou de terreur. En revanche, le paysage baroque, tout en étant dramatique, recherche l'harmonie et la sérénité. Les éléments naturels sont organisés en plans successifs, avec une lumière rasante qui unifie la composition et évoque une paix idéale. Par exemple, alors que Turner déchaîne les éléments dans des tourbillons de couleurs, Claude Lorrain privilégie une lumière dorée qui apaise et élève l'âme, influencé par le classicisme italien.

Un artiste étudiant la nature - Claude Lorrain, 1639
Un artiste étudiant la nature - Claude Lorrain, 1639 - Musée d'Art de Cincinnati, États-Unis

Face au paysage impressionniste, initié par Claude Monet et Pierre-Auguste Renoir au XIXe siècle, le baroque paraît plus structuré et narratif. Les impressionnistes capturent l'instant fugace, les variations de lumière naturelle et les effets optiques avec des touches rapides et fragmentées, sans souci de récit mythologique. Le baroque, au contraire, intègre souvent des figures humaines minuscules dans un décor grandiose, servant un propos moral ou religieux. Cette comparaison met en lumière l'évolution du genre. Le baroque pose les bases d'une nature idéalisée et grandiose, que l'impressionnisme démystifie en la rendant éphémère et sensorielle, presque fragile. Enfin, par rapport au paysage médiéval ou gothique, souvent symbolique et stylisé dans les miniatures ou les retables évoquant les Saints, le baroque marque une rupture en adoptant une perspective réaliste et une profondeur illusionniste, héritée de la Renaissance mais amplifiée par le drame baroque.

En résumé, le paysage baroque se définit par son équilibre entre réalisme observé et idéalisation recomposée, ses jeux de lumière théâtraux et son intégration harmonieuse de l'humain dans la nature. Il se distingue par sa quête d'une beauté intemporelle, contrastant avec la fidélité naturaliste de la Renaissance, le tumulte émotionnel du romantisme et la fugacité des impressionnistes. Claude Lorrain, en maître de ce genre, incarne parfaitement ces caractéristiques, transformant ses toiles en poèmes visuels où la nature baroque devient un reflet de l'ordre divin.

Claude Lorrain, un maître lorrain au cœur du baroque italien

Claude Lorrain, orphelin jeune, se rend en Italie vers 1613. À Naples puis à Rome, il se forme auprès de peintres comme Goffredo Wals et Agostino Tassi, absorbant les techniques du paysage et de la perspective. Établi définitivement à Rome en 1627, il devient membre de l'Accademia di San Luca et produit une œuvre prolifique jusqu'à sa mort en 1682. Son style évolue des marines dramatiques de jeunesse vers des paysages idéaux matures, où la lumière et l'harmonie dominent. Influencé par les Carracci, Domenichino et Poussin, Claude élève le paysage baroque en le rendant autonome, avec des compositions où la nature recomposée dépasse les figures humaines.

Son atelier romain, dans la Via Margutta, est un lieu de création méticuleuse. Il dessine en extérieur, recompose en intérieur et utilise le Liber Veritatis pour documenter ses œuvres. Ce recueil de dessins, gravé par Richard Earlom au XVIIIe siècle, témoigne de sa rigueur baroque, mêlant observation naturelle et idéalisation classique. Claude incarne le baroque par son sens du théâtre lumineux, mais tempéré par une sérénité classique, distinguant son art des excès baroques de Rubens ou du Caravage. La sobriété artistique dont fait preuve Claude Lorrain lui vient de ses origines paysannes, car chez les campagnards, la discrétion et l'humilité priment sur l'extravagant et le grandiloquent. Ses toiles sont théâtrales sans exagérer le caractère emphatique.

Ses tableaux représentatifs du paysage baroque en action

Pour illustrer le rôle de Claude dans le paysage baroque, examinons ses œuvres tempérées du style baroque. Commençons par Ascagne tirant la flèche du cerf (1682, Ashmolean Museum, Oxford). Cette toile tardive, peinte peu avant sa disparition alors que Claude souffre de la goutte, représente une scène mythologique tirée de l'Énéide de Virgile. Au premier plan, des arbres majestueux encadrent l'action. Ascagne, fils d'Énée, tire sur un cerf sacré, sur la rive opposée, déclenchant la guerre avec les Latins. Le paysage baroque y est magistral. Une lumière rasante du soleil couchant baigne la scène d'une teinte légèrement dorée flirtant avec des nuances bleutés, créant ainsi des contrastes dramatiques entre ombres et clartés. Les plans successifs, avec une forêt proche, une plaine médiane et des montagnes lointaines estompées dans la brume, illustrent la profondeur atmosphérique typique du baroque. Comparé à un paysage de la  renaissance comme celui de Bellini dans La Fête des dieux, où la nature est plus statique et décorative, Claude introduit un dynamisme théâtral. Le mouvement des figures et la lumière changeante évoquent une narration vivante, reflet de l'émotion baroque. Les nuages bas et sombres font planer une menace imminente sur la scène. Le cerf semble figé, comme conscient de son destin.

Paysage avec Ascagne abattant le cerf de Silvia, Claude Lorrain - 1682
Paysage avec Ascagne abattant le cerf de Silvia, Claude Lorrain - 1682 - Ashmolean Museum, Oxford, UK

Suivons avec Paysage avec le sermon sur la montagne (1656, Frick Collection, New York), peint 26 ans plus tôt. Cette œuvre biblique montre le Christ prêchant aux apôtres sur une colline, entouré d'un paysage recomposé où le Jourdain figure au font du tableau à gauche. Le baroque s'exprime par la grandeur théâtrale. Un ciel vaste et nuageux domine, avec une lumière divine filtrant à travers les nuages, illuminant la scène centrale. Les arbres en coulisses guident le regard vers les figures, tandis que les lointains vaporeux créent une sensation d'infini spatial. Comparé à un paysage romantique comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Friedrich, où l'homme est écrasé par la nature sublime, Claude maintient une harmonie baroque, la nature amplifie le message spirituel sans l'engloutir, reflétant l'optimisme catholique du XVIIe siècle.

Paysage avec le sermon sur la montagne - Claude Lorrain, 1656
Paysage avec le sermon sur la montagne - Claude Lorrain, 1656

Ulysse rend Chryséis à son père (1646, musée du Louvre) illustre une scène homérique. Ulysse restitue la captive à Chryses, prêtre d'Apollon. Le paysage baroque domine avec un port antique recomposé, avec navires et ruines, baigné d'une lumière matinale qui crée des reflets scintillants sur l'eau. Les figures sont intégrées harmonieusement, sans dominer le décor. En comparaison avec un paysage impressionniste comme Impression, soleil levant de Monet, où la lumière est fragmentée et instantanée, Claude offre une lumière unifiée et éternelle, typique du baroque qui vise l'idéal plutôt que l'éphémère.

Ulysse rend Chryséis à son père - Claude Lorrain, 1644
Ulysse rend Chryséis à son père - Claude Lorrain, 1646

Enfin, Paysage avec le repos pendant la fuite en Égypte (1661, Musée Ermitage, Saint-Pétersbourg) montre la Sainte Famille se reposant lors de la fuite en Égypte. Le baroque se manifeste par l'intégration sacrée dans un paysage idyllique, où l'on retrouve des arbres ombragés, une rivière calme et la lumière filtrante créant une scène de paix divine. Contrairement à un paysage gothique symbolique, comme dans les enluminures médiévales, Claude utilise une perspective réaliste pour amplifier l'émotion religieuse, typique du baroque catholique, avec un arrière plan s'ouvrant sur l’horizon lointain.

Paysage avec le repos pendant la fuite en Égypte - 1640
Paysage avec le repos pendant la fuite en Égypte - 1640 - Hermitage Museum, Saint Petersburg, Russia

L'héritage de Claude Lorrain dans le paysage baroque et au-delà

L'œuvre de Claude Lorrain transcende le baroque en posant les fondations du paysage comme genre indépendant. Ses imitateurs, comme Gaspard Dughet, reprennent ses compositions harmonieuses. Au XVIIIe siècle, les jardins anglais s'inspirent de ses paysages idéaux. Au XIXe, John Constable et Turner admirent sa lumière, tandis que Camille Corot est surnommé « le Claude Lorrain moderne ». Les impressionnistes, bien que plus spontanés, héritent de sa quête atmosphérique. Aujourd'hui, Claude influence l'art contemporain, des photographes paysagistes aux installations numériques, rappelant que le baroque, via sa vision poétique, reste une source d'inspiration éternelle.

Claude Lorrain incarne l'essence du paysage baroque. Une harmonie idéale où la lumière dramatise la nature sans la perturber. Par ses tableaux, il élève le genre, le distinguant des époques antérieures et postérieures. Explorer son œuvre nous invite à redécouvrir la beauté intemporelle de la peinture.

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