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Inconvenance majeure, les femmes peintres au XIXe siècle en France

24 Octobre 2025 , Rédigé par Camille Publié dans #Inconvenance majeure, femme peintre, #Artiste, #Histoire de la peinture, #L'impressionnisme

Inconvenance majeure, les femmes peintres au XIXe siècle en France

Comme un hommage à l'artiste peintre française Berthe Morisot (1841-1895), une artiste injustement méconnue, l'association PAIP'Art lance une nouvelle série d'articles intitulée "Inconvenance majeure, femme peintre".

Femme et enfant au balcon, Berthe Morisot - 1872
Femme et enfant au balcon, Berthe Morisot - 1872

Cette série, inspirée des défis historiques rencontrés par les femmes artistes, met en lumière les peintres féminines du XIXe siècle en France. Ces femmes, souvent reléguées à l'ombre des hommes, ont dû affronter des préjugés sociétaux profonds qui ont marqué leur parcours artistique et personnel.

Lire l'article : Femmes peintres impressionnistes en Normandie, l'oubliée Berthe Morisot

À travers cette exploration, nous rendons hommage à leur résilience et invitons nos lectrices et nos lecteurs à réfléchir sur l'évolution des mentalités. Cette série n'a pas pour objet de critiquer les mentalités du XIXème siècle, mais de rendre un hommage à ces femmes artistes peintres, à leur talent et à leur courage. C'est aussi et surtout l'occasion d'admirer leur talent artistique et de contempler leurs œuvres d'art remarquables, parfois longtemps ignorées. Julie Manet, un reflet de la mémoire impressionniste, dont le journal intime a été publié, nous a transmis un témoignage unique sur cette époque.

Lire l'article : Le journal intime de Julie Manet, une fenêtre sur l'impressionnisme

Le contexte historique, un siècle de contraintes pour les femmes artistes

Au XIXe siècle, la France, berceau de révolutions artistiques comme l'impressionnisme et le réalisme, était paradoxalement un terrain miné pour les femmes aspirant à devenir peintres professionnelles.

Lire l'article : L'impressionnisme, une origine déconcertante au XIXème siècle

La société patriarcale imposait des normes rigides. Les femmes étaient destinées au foyer, à la maternité et aux arts dits "mineurs" comme la broderie ou les aquarelles domestiques. Peindre, surtout dans des genres nobles comme l'histoire ou le nu, était considéré comme une inconvenance majeure aux yeux d'une morale étroite. Les principaux artistes à l'origine de l'impressionnisme au XIXe siècle en France étaient masculins, dans leur majorité. Berthe Morisot, qui les rejoindra, était une exception.

Cette époque, marquée par l'industrialisation et les bouleversements sociaux, offrait peu d'espaces aux talents féminins. La mobilisation des artistes était notoire, pour des causes qui dépassaient parfois leur propre personne, comme en témoigne l'article "Le réalisme social au XIXe siècle, Zola et Steinbeck face à l’exploitation" de notre série "L’Art comme tribunal sociétal". Mais revenons à nos artistes peintres féminines du XIXème siècle.

Le Marché aux chevaux, Rosa Bonheur - 1853
Le Marché aux chevaux, Rosa Bonheur - 1853

Les salons officiels, tels que le Salon de Paris, étaient des arènes où les femmes pouvaient exposer, mais souvent sous conditions restrictives, et leurs œuvres étaient jugées avec une sévérité accrue.

Les femmes artistes devaient naviguer entre l'autodidaxie, les leçons privées coûteuses et les ateliers masculins où elles étaient tolérées avec condescendance. L'absence d'accès à une formation académique formelle exacerbait leur isolement. Pourtant, des figures comme Berthe Morisot ou Rosa Bonheur (1822-1899) émergèrent, défiant les conventions. Leur succès relatif masquait des souffrances morales intenses, de la frustration, de la dépression et un sentiment d'injustice. Cette série explorera ces vies, en commençant par un aperçu général avant de plonger dans des portraits individuels.

Lire l'article : Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?

Avant 1897, l'exclusion des Beaux-Arts et ses conséquences morales

Avant l'ouverture du concours d'entrée à l'École des Beaux-Arts de Paris en 1897, les femmes étaient exclues de cette institution prestigieuse, ce qui les privait d'une formation académique officielle et reconnue. Elles devaient souvent se former en autodidactes, dans des ateliers privés (comme ceux de Jacques-Louis David ou Jean-Auguste-Dominique Ingres), ou via des mentors masculins, tout en affrontant des préjugés sociétaux profonds comme l'interdiction de peindre des nus masculins, les restrictions sur les voyages et les expositions, et une perception générale les reléguant à des genres "mineurs" comme les portraits ou les natures mortes. Moralement, cela entraînait isolement, frustration et dépression pour beaucoup, comme en témoigne le journal de Marie Bashkirtseff (1858-1884), qui exprime une rage contenue contre ces barrières invisibles.

Automne, Marie Bashkirtseff - 1883
Automne, Marie Bashkirtseff - 1883

Cette exclusion n'était pas seulement administrative. Elle était ancrée dans une idéologie qui voyait la femme comme fragile et inapte aux rigueurs de l'art académique. Les ateliers mixtes étaient rares, et quand ils existaient, les femmes étaient souvent cantonnées à des rôles subalternes. Par exemple, elles ne pouvaient pas assister aux séances de modèle vivant masculin, essentielles pour maîtriser l'anatomie. Cela limitait leur répertoire et renforçait les stéréotypes. Des artistes comme Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), qui s'exila pendant la Révolution, ou Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803), qui pétitionna pour l'admission des femmes à l'Académie royale, illustrent ces combats préliminaires. Leur persévérance pavait la voie, mais à quel prix personnel ?

Louise Élisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait - 1790
Louise Élisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait - 1790

Le nombre d'artistes talentueuses affectées par cette discrimination est difficile à quantifier, car beaucoup restaient anonymes ou abandonnaient face aux obstacles. On estime que des dizaines, voire des centaines, ont souffert de cette discrimination au XIXe siècle. Parmi les figures connues, au moins une vingtaine ont laissé des traces de ces luttes, et leur nombre réel est bien supérieur si l'on inclut les oubliées de l'histoire de l'art.

Très peu d'artistes féminines semblent avoir reçu un soutien moral de leur famille ou de leur entourage, et dans ce domaine, Berthe Morisot a pu s'appuyer sur le soutien moral inconditionnel de son époux, Eugène Manet, un pilier discret de l'impressionnisme, un cas suffisamment rare pour être souligné. Cette complicité engendrera les commentaires élogieux de poètes célèbres sur les œuvres de Berthe Morisot.

Jeune Gaulois prisonnier, 1867, marbre, Nantes, musée des Beaux-Arts.Des témoignages, comme ceux de Constance Mayer qui se suicida en 1821, révèlent des drames intimes liés à ces inégalités, dont les femmes artistes étaient des victimes, leur empêchant de s'adonner à leur passion, et leur barrant l'accès à une carrière professionnelle.

Cette situation a perduré jusqu'à la réforme de 1897, impulsée par des militantes comme Hélène Bertaux (1825-1909), fondatrice de l'Union des femmes peintres et sculpteurs. Hélène Bertaux, elle-même sculptrice, mena une campagne acharnée pour l'égalité, organisant des expositions alternatives et pétitionnant les autorités.

Photo : Jeune Gaulois prisonnier, Hélène Bertaux, 1867, marbre, Nantes, musée des Beaux-Arts. (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Son action, soutenue par des intellectuels progressistes, aboutit enfin à l'ouverture, marquant un tournant symbolique vers l'émancipation artistique des femmes.

Constance Mayer, Autoportrait - 1801
Constance Mayer, Autoportrait - 1801

L'esprit étriqué des critiques d'art français

L'esprit étriqué des critiques d'art français du XIXe siècle amplifiait ces souffrances. Ces hommes, souvent influents comme Émile Zola ou Gustave Geffroy, portaient des jugements sévères sur les femmes artistes, les accusant de superficialité ou d'hystérie. Un exemple flagrant est la critique de Joris-Karl Huysmans sur Berthe Morisot en 1880 :

Mme Morisot, une élève de M. Manet. Laissées à l’état d’esquisses, les œuvres exhibées par cette artiste sont un pimpant brouillis de blanc et de rose. C’est du Chaplin manétisé, avec en plus une turbulence de nerfs agités et tendus. Les femmes que Mme Morisot nous montre en toilette fleurent le new mown hay [parfum populaire] et la frangipane ; le bas de soie se devine sous ses robes bâties par des couturiers en renom. Une élégance mondaine s’échappe, capiteuse, de ces ébauches morbides, de ces surprenantes improvisations que l’épithète d’hystérisées qualifierait justement, peut-être.

—Huysmans, Morisot Berthe

Cette citation, tirée de ses chroniques sur les salons, illustre le mépris genré. Huysmans réduit Berthe Morisot à une "hystérisée", associant son style impressionniste à une féminité frivole et nerveuse.

Lire l'article : Berthe Morisot, une pionnière de l'impressionnisme

D'autres critiques, comme Albert Wolff, attaquaient les impressionnistes en général, mais avec une virulence accrue envers les femmes. Cet environnement toxique minait la confiance des artistes, les poussant parfois à l'autocensure ou à l'abandon.

Cette série "Inconvenance majeure, femme peintre" rendra justice à ces pionnières, en explorant leurs biographies et œuvres. Elle s'inscrit dans la lignée d'une autre série d'articles sur le blog de PAIP'Art intitulée "L’Art comme tribunal sociétal" , dénonçant les inégalités sociales par l'engagement des artistes.

Crédit photo

- Jeune Gaulois prisonnier, Hélène Bertaux - Koreller, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

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