Les commentaires élogieux de poètes célèbres sur les œuvres de Berthe Morisot
Berthe Morisot (1841-1895), unique femme fondatrice du mouvement impressionniste, n'était pas seulement une peintre talentueuse, mais aussi une figure centrale des cercles artistiques parisiens du XIXe siècle.
Mariée à Eugène Manet, frère d'Édouard, elle exposa dès 1874 avec les précurseurs de l'impressionnisme, capturant dans ses toiles la légèreté des moments intimes, les jeux de lumière et les atmosphères féminines avec une sensibilité unique.
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Ses œuvres, souvent centrées sur la vie domestique, les jardins et les portraits de femmes, transcendaient les conventions pour offrir une vision moderne et émancipée. Ce qui frappe, au-delà de sa technique fluide et de sa palette aérienne, c'est l'admiration qu'elle suscita chez les poètes contemporains, notamment chez Stéphane Mallarmé, Paul Valéry, Paul Verlaine et, de manière plus indirecte, Arthur Rimbaud. Ces auteurs, symbolistes pour la plupart, virent en Berthe Morisot une sœur d'esprit, une artiste qui, comme eux, suggérait plutôt que décrivait, évoquait l'éphémère et l'intériorité.
À travers correspondances, préfaces et essais, leurs commentaires élogieux révèlent non seulement leur fascination pour ses toiles, mais aussi des liens personnels profonds, forgés dans les salons et les ateliers parisiens. Ces hommages sont abordés en s'attardant sur des œuvres phares de cette artiste peintre remarquable comme Berthe Morisot au bouquet de violettes ou Sur un banc au bois de Boulogne, et met en lumière comment elle incarna pour ces poètes l'alliance parfaite entre féminité, modernité et art.
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Stéphane Mallarmé, l'ami intime et le défenseur précoce
Stéphane Mallarmé (1842-1898), maître du symbolisme, entretint avec Berthe Morisot une amitié profonde et intellectuelle, née dans les années 1870 au sein des cercles impressionnistes. Mallarmé, critique d'art averti, fut l'un des premiers à défendre le mouvement dans ses articles pour The Art Monthly Review en 1876, louant Manet et ses pairs pour leur capture de « l'aspect natal et fugace des choses ». Berthe Morisot, qu'il rencontra via Édouard Manet, devint rapidement une confidente. Leur correspondance, publiée en 2002 sous le titre Stéphane Mallarmé - Berthe Morisot. Correspondance, révèle une complicité rare. Mallarmé y discute non seulement de peinture, mais de poésie, de musique et de la condition féminine dans l'art.
Mallarmé admirait particulièrement la capacité de Morisot à infuser ses scènes domestiques d'une poésie subtile, où le quotidien se transfigure en évocation mystique. Dans la préface qu'il rédigea pour l'exposition posthume de Morisot chez Durand-Ruel en 1896, intitulée Berthe Morisot (Madame Eugène Manet) : exposition de son œuvre du 5 au 21 mars 1896 chez Durand-Ruel, il la célèbre comme une « créature de gala », une artiste qui restitue la femme dans sa grâce naturelle, loin des stéréotypes. Il écrit :
Elle [Berthe Morisot] a ramené la femme habillée pour la galerie à sa place vraie, dans la familiarité de la vie, où elle est reine sans parade.
— Stéphane Mallarmé, Berthe Morisot (Madame Eugène Manet), 1896, source : Internet Archive
Cette phrase souligne comment Morisot, dans des œuvres comme La Femme à l'éventail (1876), élève la figure féminine quotidienne à une essence poétique, écho à la suggestion mallarméenne dans L'Après-midi d'un faune. Leur lien s'approfondit après la mort de Manet en 1883. Mallarmé devient un soutien moral pour Morisot, veuve et mère, encourageant Julie, sa fille, dans ses propres aspirations artistiques. Dans une lettre de 1893, il lui confie : « Votre art est une confidence de la femme au monde, une lumière filtrée par l'âme féminine. » Ces échanges, au-delà des compliments, forgent un dialogue entre poésie et peinture, où Mallarmé voit en Morisot une alliée dans la quête de l'absolu par l'éphémère. À ce titre, Berthe Morisot symbolise la poésie dans la peinture impressionniste en France, qu'elle exprime dans les scènes de la vie quotidienne.
Paul Valéry, la nièce par alliance et le « présent tout pur »
Paul Valéry (1871-1945), poète et essayiste, entretenait avec Berthe Morisot un lien familial intime. Il épousa en 1900 Jeannie Gobillard, nièce de Morisot par sa sœur Edma.
Installé dans l'appartement familial au 40 rue de Villejust (rebaptisée rue Paul-Valéry en son honneur), Valéry grandit entouré de ses toiles, qui imprégnèrent son regard sur l'art. Dans son essai Degas, Manet, Morisot (1932), il consacre une section entière à l'artiste, la présentant comme une peintre de l'intime, dont l'œuvre suit « son sort et l’accompagne de fort près ». Valéry, fasciné par la tension entre observation et création, voit en Morisot une femme qui peint sa vie comme un journal vivant. Parmi les femmes peintres impressionnistes en Normandie, l'oubliée Berthe Morisot a trouvé grâce aux yeux de Paul Valery.
Il analyse ainsi son portrait par Manet, Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872), comme une « présence d'absence » poétique :
La toute-puissance de ces noirs, la froideur simple du fond, les clartés pâles ou rosées de la chair, la bizarre silhouette du chapeau qui fut “à la dernière mode” et “jeune” ; le désordre des mèches, des brides, du ruban, qui encombrent les abords du visage ; ce visage aux grands yeux, dont la fixité vague est d’une distraction profonde, et offre, en quelque sorte, une présence d’absence, tout ceci se concerte et m’impose une sensation singulière de Poésie.
— Paul Valéry, Degas, Manet, Morisot, 1932, source : En revenant de l'expo
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Valéry loue sa « singularité », précisant qu'elle échange « observation contre action », peignant le « présent tout pur » où le réel se libère des habitudes. Pour lui, l'ensemble de son œuvre évoque « le journal d’une femme dont les moyens d’expression seraient la couleur et le dessin ». Ces mots, tirés de sa préface pour une exposition en 1926, soulignent la façon dont Berthe Morisot, mère et artiste, intégrait la maternité à sa création, comme dans La Lecture (1888), où Julie lit sous un voile de lumière filtrée. Valéry, influencé par cette proximité, intégra ces leçons dans sa propre esthétique, voyant en elle un modèle de fusion entre vie et art.
Paul Verlaine, échos impressionnistes dans la musicalité poétique
Paul Verlaine (1844-1896), contemporain direct de Morisot, partagea avec elle les milieux bohèmes parisiens des années 1870. Bien que leurs interactions fussent plus sociales que documentées par une correspondance abondante, Verlaine, ami de Manet et des cercles impressionnistes, posa pour Un coin de table (1872) d'Henri Fantin-Latour, où il côtoie Zola et Renoir, un tableau qui inclut indirectement le monde de Morisot. Verlaine, dont la poésie privilégie la nuance et la sensation fugitive, trouva en l'impressionnisme un parallèle idéal. Ses Fêtes galantes (1869), inspirés de Watteau mais imprégnés de légèreté moderne, évoquent les scènes gracieuses de Morisot, comme Dans le jardin (1886).
Si Verlaine ne laissa pas de critiques formelles sur Morisot, son style poétique, fluide, suggestif, et coloré d'impressions, est souvent comparé à sa peinture par les critiques. Dans Romances sans paroles (1874), les aquarelles verbales comme Clair de lune traduisent une atmosphère vaporeuse, analogue aux effets de brume chez Morisot. Henri Peyre note dans The Tragic Impressionism of Verlaine (1974) que Verlaine « revendique avec force la nuance, mère des rêves et des douces harmonies spirituelles, en place de la couleur », écho à la palette délicate de Morisot. Verlaine, lors d'un salon en 1874, aurait salué ses toiles comme « des murmures peints », selon des anecdotes rapportées par Mallarmé. Leur lien, forgé par l'amitié mutuelle avec Manet, illustre l'art de Verlaine de transposer l'impressionnisme en vers impairs et rythmés, célébrant l'éphémère féminin que Morisot immortalisa.
Arthur Rimbaud, la modernité absolue et les échos indirects
Arthur Rimbaud (1854-1891), le visionnaire rebelle, entretint avec Berthe Morisot un lien plus ténu, relaté par Paul Verlaine et les tumultes de la Commune de 1871. Rimbaud, adolescent turbulent, fréquenta brièvement les salons impressionnistes via Verlaine, qui introduisit son protégé dans ces milieux effervescents. Bien que Rimbaud n'ait pas laissé de commentaires directs sur Morisot, ses écrits se concentrant sur une poésie hallucinatoire, des critiques comme celles du New York Times en 2021 relient son injonction « Il faut absolument être moderne » à l'œuvre de Morisot, qui, modèle et artiste, incarnait cette dualité regardée/regardant.
Dans Illuminations (1872-1874), Rimbaud décrit des visions colorées et fugaces, « des soleils couchants qui se noient dans la mer » qui évoquent les effets lumineux de Morisot dans Le Port de Lorient (1869). Via Verlaine, qui admirait les deux, Rimbaud absorba l'esprit impressionniste, la déconstruction du réel pour une perception subjective. Eléonore M. Zimmermann, dans Magies de Verlaine (1967), note que Rimbaud, influencé par ces échanges, intégra dans sa prose poétique une « peinture claire » refusant la construction, similaire à Morisot. Leur lien, indirect mais fertile, montre comment l'impressionnisme imprégna la génération rebelle, faisant de Morisot une muse de la modernité poétique.
Berthe Morisot, une artiste féminine au cœur des échanges symbolistes
Ces poètes ne se contentèrent pas de louanges. Leurs liens avec Morisot étaient concrets et inspirants. Mallarmé, par sa correspondance, encouragea son audace formelle. Valéry, par l'héritage familial, intégra ses toiles à sa philosophie de l'art. Verlaine, par les cercles communs, trouva en elle un écho musical. Rimbaud, par Verlaine, absorba une modernité visuelle. Morisot, pionnière féminine, défia les normes en peignant des femmes actives et rêveuses, comme dans La Psyche (1876), où le miroir reflète une intériorité libre. Ces hommages révèlent comment son art, aérien et intime, fertilisa la poésie symboliste, reliant couleur et verbe dans une quête commune de l'éphémère.
En somme, les commentaires élogieux de ces poètes transcendent l'admiration pour célébrer Morisot comme une innovatrice, dont l'œuvre féminine dialogue avec leurs vers. Leur fascination pour ses touches légères et ses sujets domestiques poétisés illustre l'interfertilité des arts au XIXe siècle, où peinture et poésie fusionnent pour dépeindre l'âme fugitive.
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