Vie privée de Berthe Morisot, une artiste injustement méconnue
Berthe Morisot (1841-1895) reste l'une des figures les plus fascinantes de l'impressionnisme, non seulement pour son talent artistique, mais aussi pour la manière dont elle a navigué entre sa vie privée et ses ambitions professionnelles dans une époque où les femmes artistes étaient souvent reléguées à l'ombre. Née dans une famille bourgeoise, elle a défié les conventions sociales pour devenir une peintre reconnue, bien que méconnue du grand public, participant activement aux expositions impressionnistes. Berthe Morisot, une pionnière de l'impressionnisme, est unanimement appréciée, comme artiste peintre, pour son authenticité, son raffinement et la sublime légèreté de son coup de pinceau.
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Aujourd'hui, le Musée d’Orsay lui consacre une exposition majeure jusqu'au 22 septembre, soulignant son parcours exceptionnel. Cet article explore sa vie intime, mariage, famille, influences personnelles, tout en présentant des œuvres emblématiques et un ouvrage dédié à son héritage. À travers son histoire, nous voyons une femme qui a su transformer les contraintes de son milieu en source d'inspiration créative.
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Les origines familiales et l'éducation artistique
Berthe Morisot naît le 14 janvier 1841 à Bourges, dans une famille aisée de la haute bourgeoisie. Son père, Edme Tiburce Morisot, est préfet du Cher, puis conseiller à la Cour des Comptes, ce qui assure à la famille un cadre stable et cultivé. Berthe grandit avec ses sœurs Yves Élisabeth et Edma, et son frère Tiburce. Dès son enfance, l'art occupe une place centrale. Son père fait construire un atelier dans le jardin familial, encourageant les filles à développer leurs talents. Berthe et Edma reçoivent une formation privée auprès de professeurs renommés comme Joseph Guichard, élève de Delacroix, et Camille Corot. Guichard avertit leur mère des risques, car devenir peintre professionnel serait une "révolution" dans leur milieu bourgeois. Cette mise en garde était encore loin de laisser imaginer, dans un avenir proche, les commentaires élogieux de poètes célèbres sur les œuvres de Berthe Morisot.
Edma, souvent considérée comme plus talentueuse initialement, expose au Salon avec Berthe en 1864, mais abandonne sa carrière après son mariage en 1869 pour se consacrer à une pratique amateure. Berthe, quant à elle, persévère, exposant au Salon en 1870, 1872 et 1873. Sa vie privée est marquée par ces choix. Elle refuse plusieurs demandes en mariage pour préserver son indépendance artistique. Dans une lettre de 1871 à sa sœur Edma, elle exprime son désir d'émancipation : "Je n'obtiendrai [mon indépendance] qu'à force de persévérance et en manifestant très ouvertement l'intention de m'émanciper.". Berthe Morisot était cependant bien consciente de la difficulté de s'émanciper par la peinture :
Si elle n’a pas milité ouvertement pour le droit des femmes, sa carrière indépendante, son admiration pour la personnalité de Marie Bashkirtseff, une remarque dans son journal intime, en 1872 (« Je lis Darwin ; ce n’est guère une lecture de femme et encore moins de fille ; ce que j’y vois le plus clairement, c’est que mon état est insoutenable à tous les points de vue »), montrent qu’elle avait pleinement conscience de la difficulté, à son époque, d’être femme et artiste.
—culture.gouv.fr, Morisot Berthe
Le mariage avec Eugène Manet et la maternité
À 33 ans, âge tardif pour l'époque, Berthe épouse Eugène Manet, frère cadet d'Édouard Manet, en 1874. Ce mariage, atypique, renforce ses liens avec le milieu artistique parisien. Eugène, contrairement aux normes, soutient pleinement sa carrière. Il gère l'intendance des expositions, permettant à Berthe de concilier vie familiale et création. Leur union est marquée par une complicité profonde, visible dans des œuvres comme "En Angleterre (Eugène Manet à l'île de Wight)" (1875), qui capture des moments intimes lors de voyages. Eugène Manet, un pilier discret de l'impressionnisme, favorisera grandement l'épanouissement artistique de son épouse.
En 1878, naît leur unique enfant, Julie Manet, qui devient "le grand amour de sa vie". La maternité influence son œuvre sans la limiter. Berthe peint Julie souvent accompagnée de nourrices ou de jeunes femmes, évitant les clichés maternels. Par exemple, elle représente Eugène veillant sur Julie, inversant les rôles traditionnels. Après la mort d'Eugène en 1892, Berthe élève seule Julie tout en continuant à peindre. Sa lettre d'adieu à Julie en 1895 révèle son attachement : "Ma petite Julie, Je t’aime mourante, et je t’aimerai encore morte. Je t’en prie ne pleure pas, cette séparation était inévitable.". Julie Manet, un reflet de la mémoire impressionniste, deviendra la mémoire des premiers impressionnistes et transmettre un héritage précieux aux générations futures.
Les influences personnelles de Berthe incluent ses amis impressionnistes, Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir, Edgar Degas, et le poète Stéphane Mallarmé, avec qui elle partage une grande complicité. Mallarmé préface une exposition posthume en 1896, la plaçant parmi les "maîtres". "Son œuvre, achevé, selon l’estimation des quelques grands originaux qui la comptèrent comme camarade dans la lutte, vaut, à côté d’aucun, produit par un d’eux."
Ce portrait par Édouard Manet (1872) capture l'intensité de Berthe, muse et amie proche, avant son mariage avec Eugène.
L'exposition au Musée d’Orsay, un hommage à sa vie intime et artistique
Du 18 juin au 22 septembre 2019, le Musée d’Orsay présente "Berthe Morisot (1841-1895)", la première exposition monographique depuis l'ouverture du musée en 1986. Elle retrace son parcours chronologique et thématique, avec près de la moitié des œuvres issues de collections privées, certaines invisibles en France depuis un siècle. Les thèmes incluent l'intimité bourgeoise, la villégiature, la mode, le travail féminin domestique, brouillant les frontières entre privé et public, fini et non-fini.
L'exposition met en lumière sa vie privée à travers des tableaux comme "Le Berceau" (1872), représentant Edma veillant sur son enfant, ou des scènes de toilette intime. Elle souligne son rôle pionnier, seule femme à la première exposition impressionniste en 1874, elle participe à sept des huit expositions du groupe. Influencée par le plein air et des artistes comme Frédéric Bazille, elle capture l'éphémère, fixant "quelque chose de ce qui passe". Ses dernières œuvres, plus expressives, invitent à une méditation mélancolique sur l'art et la vie.
Il y a beaucoup de lumière et de soleil. Il cherche ce que nous avons si souvent cherché : mettre une figure en plein air.
—Berthe Morisot sur Frédéric Bazille, Présentation de l'exposition Berthe Morisot (1841-1895)
"Avant le théâtre" (1875) illustre la mode et l'intimité féminine, thèmes chers à Berthe Morisot. Cette mise en valeur des femmes n'est pas appréciée par tout le monde, dans une époque où la morale est très étriquée, tout comme l'esprit de certains. Les critiques d'art ne sont pas tendres avec elle, à l'image de Charles Marie Georges Huysmans (1848-1907), critique d'art français, qui s'exprime ainsi, sur un ton désobligeant :
Mme Morisot, une élève de M. Manet. Laissées à l’état d’esquisses, les œuvres exhibées par cette artiste sont un pimpant brouillis de blanc et de rose. C’est du Chaplin manétisé, avec en plus une turbulence de nerfs agités et tendus. Les femmes que Mme Morisot nous montre en toilette fleurent le new mown hay [parfum populaire] et la frangipane ; le bas de soie se devine sous ses robes bâties par des couturiers en renom. Une élégance mondaine s’échappe, capiteuse, de ces ébauches morbides, de ces surprenantes improvisations que l’épithète d’hystérisées qualifierait justement, peut-être.
—Huysmans, Morisot Berthe
"La Psyché" (1876) explore l'intériorité féminine dans un cadre domestique.
"Vue du petit port de Lorient" (1869) reflète ses influences en plein air avant son mariage. Berthe Morisot aura également cédé aux charmes de la Normandie, haut-lieu de la peinture impressionniste.
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Le livre "Berthe Morisot" de Louis Rouart
Publié en 1941 par Louis Rouart, le livre "Berthe Morisot" offre un regard intime sur sa vie et son œuvre. Il compile des lettres, anecdotes et analyses, soulignant son rôle familial et artistique. Rouart, lié à la famille, met en avant comment Berthe a équilibré maternité et création, influençant les générations futures. En voici un court extrait :
Délicieusement féminin et français. C'est ainsi que le talent de Berthe Morisot semble devoir être défini tout d'abord. Elle n'a pas cherché en effet à s'évader d'elle-même, à se créer une âme artificielle et fausse. Elle est restée femme avec simplicité et naturel, et tout ce que ce mot de femme évoque de grâce et de distinction quand on y ajoute celui de française. Elle a peint les êtres et les choses qui l'entouraient, et nos paysages familiers. Elle a été de son époque et nous en a laissé, dans ses œuvres, une image des plus fraîches, des plus délicates et des plus nuancées.
—Louis Rouart, Berthe Morisot, 1941, Éditeur Plon, 62 pages
Héritage et reconnaissance
Berthe Morisot décède le 2 mars 1895 d'une pneumonie, laissant plus de 400 tableaux. Son héritage familial, Julie et les Rouart, a permis des dons aux musées. Reconnaissance tardive, l'exposition de 2019 au Musée d’Orsay réaffirme son statut de pionnière.
Berthe Morisot incarne la résilience féminine, transformant sa vie privée en art intemporel.
L'association PAIP'Art, créée en 2018 pour soutenir la recherche sur la glomérulonéphrite membranoproliférative (GNMP), s'inspire de figures comme Morisot. En achetant des œuvres sur notre boutique, vous contribuez à cette cause.
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