Le 15 mai 1863, à Paris, s’ouvre au Palais de l’Industrie (avenue des Champs-Élysées) une exposition inédite, le Salon des Refusés. Décidée par Napoléon III lui-même après les protestations massives des artistes écartés du Salon officiel, cette manifestation allait changer à jamais l’histoire de l’art moderne. Moqué, caricaturé, visité par plus de 300 000 personnes en deux mois, il fut à la fois un immense scandale et une formidable rampe de lancement pour plusieurs peintres qui deviendront les figures majeures de l’art du XIXe et du XXe siècle, formant le mouvement de l'impressionnisme.
Contexte, un jury trop sévère et une décision impériale
En 1863, le jury du Salon officiel, composé d’académiciens conservateurs, refuse plus de 2 800 œuvres sur environ 5 000 présentées, un record. Les plaintes affluent jusqu’à l’empereur. Le 24 avril, Napoléon III visite l’entrepôt des refusés et déclare : « De nombreuses plaintes me sont parvenues […] Je désire que le public soit seul juge. » Un décret impérial ordonne l’ouverture d’une exposition parallèle, le Salon des Refusés est né.
Près de 780 œuvres (peintures, sculptures, gravures) de 366 artistes y seront finalement présentées, mais beaucoup se sont désistés par peur du ridicule.
Les peintres qui doivent leur célébrité (ou une grande partie de celle-ci) au Salon des Refusés
Parmi les peintres exposants, plusieurs noms allaient entrer dans l’histoire grâce à cette visibilité inattendue :
1. Édouard Manet (1832-1883), le grand bénéficiaire
Édouard Manet présente trois toiles :
- Le Bain ou Le Déjeuner sur l’herbe
- Mademoiselle V… en costume d’espada
- Jeune homme en costume de majo
Le scandale est total. Les caricatures pleuvent, les rires fusent, mais les jeunes artistes (Claude Monet, Frédéric Bazille, Pierre-Auguste Renoir, Fantin-Latour…) viennent en pèlerinage. Zola, Baudelaire, Astruc défendent Manet. Sans le Salon des Refusés, Le Déjeuner sur l’herbe n’aurait jamais eu cette publicité immédiate. Manet devient en quelques semaines le chef de file de la « nouvelle peinture ».
2. James McNeill Whistler (1834-1903)
L’Américain expose Symphonie en blanc n° 1 : La Jeune Fille en blanc (aujourd’hui à la National Gallery of Art, Washington). Refusée à Londres et à Paris au Salon officiel, la toile fait sensation aux Refusés. Whistler attire l’attention des collectionneurs anglais et français. C’est le début de sa renommée internationale.
3. Camille Pissarro (1830-1903)
À 33 ans, Camille Pissarro expose trois toiles dont deux paysages. Le Salon des Refusés est sa première exposition publique importante. Il y rencontre Manet, Cézanne, Armand Guillaumin, et surtout commence à être remarqué par les critiques favorables à la peinture de plein air.
4. Paul Cézanne (1839-1906)
Cézanne, 24 ans, présente trois toiles (dont Le Jugement de Pâris et des portraits). Il est moqué, mais il rencontre Pissarro et Armand Guillaumin. Cette exposition marque le début de son réseau d’amis qui deviendra le noyau du futur groupe impressionniste.
5. Henri Fantin-Latour (1836-1904)
Il expose plusieurs œuvres et attire l’attention. Sa carrière de portraitiste et de peintre de fleurs va décoller grâce à cette visibilité.
6. Armand Guillaumin (1841-1927)
Jeune inconnu, il expose deux paysages. Il y rencontre Pissarro et Cézanne – rencontre décisive pour sa participation aux premières expositions impressionnistes.
7. Johan Barthold Jongkind (1819-1891)
Hollandais installé en France, Johan Barthold Jongkind expose des marines et des vues de Normandie. Monet dira plus tard : « C’est à lui que je dois l’éducation définitive de mon œil. » Le Salon des Refusés lui apporte une reconnaissance immédiate.
8. Antoine Chintreuil (1814-1873)
Présente L’Espace (Musée d’Orsay). Baudelaire le cite avec éloge. Bien qu’Antoine Chintreuil ne devienne pas célèbre de son vivant, les jeunes impressionnistes le considèrent comme un maître.
Ceux qui n’ont pas profité du Salon des Refusés (ou très peu)
À l’inverse, de nombreux peintres aujourd’hui oubliés y étaient présents, comme Alphonse Stengelin, Jules Worms, Adolphe-Félix Cals, etc. La majorité des 366 peintres exposants retomberont dans l’ombre. Le scandale n’a profité qu’à ceux qui étaient déjà en train d’inventer une nouvelle esthétique.
Pourquoi le Salon des Refusés a-t-il été un tremplin décisif ?
- Visibilité médiatique énorme : plus de 7 000 visiteurs par jour, des centaines d’articles, des caricatures dans tous les journaux.
- Rassemblement des « modernes » : les futurs impressionnistes se découvrent entre eux et forment un réseau.
- Légitimation par le scandale : être moqué ensemble soude le groupe et attire les défenseurs (Zola, Castagnary, Duranty…).
- Alternative officielle : l’exposition est placée sous le patronage de l’empereur, ce qui donne une légitimité que n’aura pas, onze ans plus tard, la première exposition impressionniste de 1874 chez Nadar.
Conséquences à long terme
1863 marque la première fissure sérieuse dans le monopole du Salon officiel. Après 1863, le jury deviendra plus tolérant. En 1881, l’État abandonne totalement le Salon au profit des artistes eux-mêmes. Sans le précédent des Refusés, les huit expositions impressionnistes (1874-1886) auraient peut-être été impossibles.
Aujourd’hui, le Salon des Refusés de 1863 est considéré comme l’acte de naissance symbolique de l’art moderne. Il a transformé un échec collectif en victoire individuelle pour une poignée de peintres visionnaires.
Liste récapitulative des principaux bénéficiaires
- Édouard Manet – devient célèbre du jour au lendemain
- James McNeill Whistler – lancement international
- Camille Pissarro – première exposition majeure
- Paul Cézanne – rencontre décisive avec Pissarro
- Henri Fantin-Latour – décollage de carrière
- Armand Guillaumin – intégration au futur groupe impressionniste
- Johan Barthold Jongkind – reconnaissance immédiate
Le Salon des Refusés n’a pas fait la célébrité de tous ses participants, loin s’en faut. Mais pour ceux qui portaient déjà la révolution en eux, il a été le déclencheur absolu.
En 1862, Claude Monet, jeune caricaturiste converti à la peinture de paysage par Eugène Boudin, débarque à Paris pour parfaire sa formation. Dans l’atelier de Charles Gleyre, l’indocile se lie d’amitié avec Alfred Sisley, Auguste Renoir et Frédéric Bazille. À une époque où le Salon officiel – qui n’expose que les œuvres adoubées par le jury – constitue la principale voie de réussite, l’organisation du Salon des refusés, en 1863, éveille l’espoir du quatuor.
— Musée d'Orsay, Documentaire · Naissance de l'impressionnisme (2024)
Sources principales :
- Catalogue officiel du Salon des Refusés 1863 – Gallica BnF
- Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne et articles de 1863
- Émile Zola, Mon Salon (1866)
- John Rewald, Histoire de l’impressionnisme
- Exposition Manet, inventeur du moderne, Musée d’Orsay, 2011
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