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Charles Gleyre, le maître helvétique des impressionnistes

5 Avril 2024 , Rédigé par Camille Publié dans #L'impressionnisme, #Artiste, #Peinture, #Romantisme

Charles Gleyre, le maître helvétique des impressionnistes

Autoportrait, Charles Gleyre, 1841, château de VersaillesCharles Gleyre (1806-1874) est une figure emblématique de l'art du 19e siècle, souvent méconnue du grand public aujourd'hui, mais qui jouissait d'un prestige considérable à son époque.

Photo : Autoportrait, Charles Gleyre, 1841, château de Versailles

Né en Suisse, ce peintre a marqué l'histoire de l'art en formant des générations d'artistes dans son atelier parisien, influençant des noms illustres comme Pierre-Auguste Renoir, Albert Anker ou encore Alfred Sisley. Situé à la croisée du romantisme et de l'impressionnisme naissant, Charles Gleyre incarne une transition artistique fascinante.

Il est souvent qualifié de « maître des impressionnistes » en raison de son rôle de mentor auprès de figures emblématiques précédemment citées, mais aussi de Claude Monet et Frédéric Bazille.

Lire l'article : Les principaux artistes à l'origine de l'impressionnisme au XIXe siècle

Bien qu'il soit ancré dans le romantisme et l'académisme, avec une prédilection pour les sujets mythologiques, historiques et orientalistes, son œuvre préfigure l'impressionnisme par son usage novateur de la lumière, des effets atmosphériques et de la peinture en plein air. Il encourageait ses élèves à travailler sur le motif et expérimentait des techniques comme la superposition d'huile et de pastel, influençant directement les futures révolutions lumineuses de l'impressionnisme.

Lire l'article : L'influence de la lumière normande dans la peinture impressionniste

Cependant, Charles Gleyre n'a pas produit de toiles purement impressionnistes au sens strict, c'est-à-dire des scènes de la vie moderne capturées en extérieur avec des touches libres et une décomposition de la couleur. Son style reste plus structuré, avec un dessin précis et une composition théâtrale. Ses œuvres les plus proches des peintures impressionnistes se distinguent par une douceur lumineuse, une sensualité des nus et une attention aux effets crépusculaires ou naturels, qui évoquent les débuts de l'école de Barbizon, un avant-goût de l'impressionnisme, ou les expérimentations de ses élèves.

Le Bain, Charles Gleyre - 1868
Le Bain, Charles Gleyre - 1868

« Le Bain » est une scène intime de femmes dans un clair de lune filtré par des feuillages, avec des touches délicates de bleu et de blanc pour rendre la fraîcheur du soir et la peau irisée. On pressent le lien impressionniste avec la nudité relaxée et les effets lumineux naturels qui évoquent les baigneuses de Renoir ou Cézanne. Gleyre y applique une liberté de touche plus spontanée, issue de ses voyages en Orient, marquant un virage vers une modernité sensuelle. Les effets de lumière sur les corps et sur le sol sont assez remarquables.

Les débuts d'un artiste suisse à Paris

Né le 2 mai 1806 à Chevilly, dans le canton de Vaud en Suisse, Charles Gleyre perd ses parents très jeune et est élevé par un oncle à Lyon. C'est là qu'il commence sa formation artistique, apprenant les bases du dessin et de la peinture. À l'âge de 20 ans, il s'installe à Paris, la capitale mondiale de l'art à l'époque, pour perfectionner son art. Il étudie à l'École des Beaux-Arts et dans l'atelier de Louis Hersent, où il se familiarise avec le style néoclassique dominant.

En 1828, Gleyre part pour l'Italie, un passage obligé pour les artistes de l'époque. À Rome et Venise, il copie les maîtres anciens et remplit des carnets de croquis. Cependant, faute de moyens financiers, sa nationalité suisse l'excluant des bourses françaises comme le Prix de Rome, il doit trouver des mécènes. C'est ainsi qu'il rencontre l'industriel américain John Lowell, qui l'engage comme dessinateur pour un voyage en Orient en 1834. Ce périple, qui le mène en Grèce, en Égypte et jusqu'en Inde, marque profondément son œuvre. Les lumières intenses, les paysages exotiques et les atmosphères mystiques qu'il capture dans ses aquarelles influenceront ses futures créations.

Le Déluge, Charles Gleyre - 1856
Le Déluge, Charles Gleyre - 1856 - © Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Le tableau montre le nouveau visage de la Terre après le retrait des eaux. Au loin, l’arche est arrêtée au sommet du mont Ararat ; pour ouvrir ses portes, elle attend le retour de la colombe qui plane au premier plan. À droite, la dépouille du serpent enroulé autour d’un tronc symbolise la victoire sur le mal. Le centre de la composition est occupé par deux anges superbes, immobilisés en plein vol, et comme stupéfaits de voir ressurgir la vie dans les frais rameaux d’olivier jaillis d’une souche. La luminosité surnaturelle de cette apparition est obtenue par une technique inédite : des rehauts au pastel appliqués sur la surface de l’huile.

—Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Charles Gleyre; Le Déluge, 1856

De retour à Paris en 1837, affaibli par des maladies contractées lors de son voyage, Gleyre se concentre sur sa peinture. Ses premières œuvres montrent une influence romantique, comme « Manfred invoquant l’esprit des Alpes » (vers 1825), inspiré du poème de Lord Byron. Cette toile capture l'essence du romantisme, un héros tourmenté face à la nature sublime, avec des effets de lumière dramatiques qui préfigurent déjà sa maîtrise des atmosphères. Eugène Boudin, le peintre précurseur de la peinture en plein air, excellait dans l'art de la représentation des lumières changeantes des entrées maritimes en Normandie.

Le triomphe au Salon de Paris

La consécration arrive en 1843 avec « Le Soir » ou « Les Illusions perdues », exposé au Salon de peinture et de sculpture à Paris. Cette grande toile horizontale représente un vieillard mélancolique observant une barque peuplée de muses antiques au crépuscule. L'œuvre touche le public par sa langueur poétique et son évocation du mal du siècle, ce sentiment de désillusion propre à la génération post-napoléonienne. Interprétée comme une allégorie des illusions perdues, elle fait écho au roman de Balzac et est acquise par le Louvre. Une désillusion qu'a pu connaitre Marie Bracquemond, une artiste indépendante au cœur de l'impressionnisme.

Le Soir ou Les Illusions perdues, Charles Gleyre - Vers 1843
Le Soir ou Les Illusions perdues, Charles Gleyre - Vers 1843

Ce succès permet à Gleyre d'ouvrir un atelier à Paris, qu'il reprend de Paul Delaroche. Il y enseigne un programme rigoureux, insistante sur le dessin, tout en laissant une grande liberté stylistique à ses élèves. Plus de 500 artistes y passeront, dont des futurs impressionnistes comme Renoir, Sisley et Bazille présents en 1863 au salon des refusés. Charles Gleyre, modeste et généreux, ne demande que des frais symboliques, favorisant ainsi l'accès à l'art.

Gleyre est un précurseur et un pionnier qui perçoit les bouleversements à venir dans le monde de l’art, même s’il n’y participera plus. L’impressionnisme se substitue de plus en plus à une peinture académique et de salon au classicisme austère, qui se contente désormais de décliner et de reproduire ses propres codes.

—Swissinfo.ch, Le maître suisse des impressionnistes

L'influence suisse et les œuvres patriotiques

Bien que basé à Paris, Gleyre n'oublie pas ses racines suisses. En 1850, il peint « L’Exécution du Major Davel », une scène historique célébrant la résistance vaudoise contre la domination bernoise. Malheureusement, cette toile est détruite par un incendie en 1980, mais un fragment subsiste au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. En 1858, « Les Romains passant sous le joug » illustre la victoire des Helvètes sur les Romains, contribuant à l'identité nationale suisse.

Les Romains passant sous le joug, Charles Gleyre - 1858
Les Romains passant sous le joug, Charles Gleyre - 1858

À Bâle, il réalise « Penthée poursuivi par les Ménades » (1864) pour le Kunstmuseum, démontrant sa maîtrise des compositions dynamiques et des effets lumineux. Ces œuvres patriotiques renforcent sa réputation en Suisse, où l'art est alors peu développé.

Vers la modernité, précurseur de l'impressionnisme

Charles Gleyre perçoit les changements artistiques à venir. Dans « Le Déluge » (1856), il avait imaginé un paysage apocalyptique avec des anges préraphaélites, anticipant le surréalisme. Son doute le néoclassicisme académique se manifeste-t-il dans ses toiles, où il questionne les idéaux esthétiques du passé face à l'industrialisation naissante. Cette avant-goût de la modernité a-t-elle été également pressentie par Jean-François Millet, un autre peintre précurseur de l'impressionnisme ?

Penthée poursuivi par les Ménades, Charles Gleyre - 1864
Penthée poursuivi par les Ménades, Charles Gleyre - 1864

Ses élèves, formés à son atelier, participeront au Salon des indépendants en 1884, marquant la percée de l'impressionnisme. Charles Gleyre ferme son atelier en 1870 à cause de la guerre franco-prussienne et retourne en Suisse, où il continue de peindre jusqu'à sa mort le 5 mai 1874.

Lire l'article : Histoire de l’Académie des Beaux-Arts et du Salon des Refusés au XIXe siècle

L'héritage de Charmes Gleyre

Aujourd'hui, l'œuvre de Charles Gleyre est conservée dans des musées comme le Louvre, le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne et le Kunstmuseum de Bâle. Son influence sur l'impressionnisme est indéniable, bien qu'il reste ancré dans le romantisme. En Suisse, il contribue à l'émergence d'une conscience artistique nationale. Redécouvrir Gleyre, c'est explorer une époque de transition où l'art se libère des conventions pour embrasser la modernité.

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