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Antoine Chintreuil, un Refusé de 1863 oublié entre Barbizon et l’impressionnisme

31 Août 2023 , Rédigé par Camille Publié dans #L'impressionnisme, #Artiste, #École de Barbizon

Antoine Chintreuil (1814-1873), un Refusé de 1863 oublié entre Barbizon et l’impressionnisme

Antoine Chintreuil (1814-1873)Nombreux sont les artistes peintres talentueux du XIXe siècle qui auront connu un relatif anonymat.

Refusé au Salon officiel, Antoine Chintreuil a exposé au Salon des refusés de 1863, sans parvenir à « tirer son épingle du jeu » pour la postérité.

Sans avoir connu la célébrité, il reste cependant un peintre de talent dont les œuvres sont exposées dans de grands musées, à l'image de la National Gallery à Londres,, du Fitzwilliam Museum, le musée d'art et d'antiquités de l'université de Cambridge, du Cleveland Museum of Art (Ohio) ou encore de la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe.

Le 15 mai 1863 s’ouvrait, à côté du Salon officiel, le fameux Salon des Refusés. Parmi les quelque 366 peintres présents figurait un nom aujourd’hui presque confidentiel, Antoine Chintreuil (1814-1873).

Lire l'article : Le salon des refusés de 1863, un scandale fondateur

Pourtant, ses toiles, baignées de lumière, rayonnantes de ciels immenses et de prairies humides, ont fasciné Camille Corot, influencé Claude Monet et séduit Charles Baudelaire. Alors pourquoi ce contemporain direct de l’école de Barbizon et précurseur de l’impressionnisme reste-t-il si peu connu du grand public ?

Lire l'article : Le Musée départemental des peintres de Barbizon en Seine-et-Marne

L'Ondée, Antoine Chintreuil - 1868
L'Ondée, Antoine Chintreuil - 1868

Un parcours atypique, de Pont-de-Vaux à la plaine de Saint-Ouen

Né le 14 mai 1814 à Pont-de-Vaux (Ain), dans une famille modeste de tanneurs, Antoine Chintreuil est d’abord destiné au commerce. À vingt ans, il monte à Paris et gagne sa vie comme employé de commerce tout en suivant les cours du soir à l’École des Beaux-Arts. Élève de Camille Corot et de Paul Delaroche, il expose pour la première fois au Salon de 1847, mais c’est surtout à partir des années 1850 qu’il se fixe à la campagne, d’abord à Igny (Seine-et-Oise), puis à Septeuil et enfin à Saint-Ouen-l’Aumône, où il mourra prématurément en 1873 à 59 ans.

Chintreuil est un peintre de plein air avant l’heure. Il travaille directement sur le motif, par tous les temps, été comme hiver. Ses amis le décrivent portant son chevalet dans la neige, les doigts gelés, refusant de rentrer tant que la lumière n’a pas livré son secret.

Lecture en sous-bois, Antoine Chintreuil - vers 1873
Lecture en sous-bois, Antoine Chintreuil - vers 1873

1863, le Salon des Refusés et la révélation manquée

En 1863, Chintreuil présente trois toiles au Salon officiel, mais les trois sont refusées. Il accepte alors l’invitation impériale et expose au Salon des Refusés. Il s'agissait des trois toiles suivantes, selon le Catalogue du Salon des Refusés 1863 de la Bibliothèque Nationale de France - Gallica - BnF :

  • Les champs aux premières clartés ; paysage, aujourd’hui au Musée d’Orsay
  • Champs de sainfoin ; paysage
  • Novembre ; paysage

La critique est mitigée mais loin d’être hostile. Baudelaire, dans son article sur le Salon des Refusés, écrit :

« M. Chintreuil est un de ces paysagistes qui savent rendre avec une rare puissance la mélancolie des vastes espaces et la poésie des ciels immenses. »

— Charles Baudelaire, Le Figaro, 1863

Pourtant, contrairement à Manet ou Whistler, Chintreuil ne fait pas scandale. Ses toiles, trop sereines, trop poétiques, ne choquent personne. Elles passent presque inaperçues dans le tumulte provoqué par Le Déjeuner sur l’herbe.

L’Espace (ou Plaine avec ciel orageux) – Antoine Chintreuil, 1869
L’Espace (ou Plaine avec ciel orageux) – Antoine Chintreuil, 1869 – Musée d’Orsay

Pourquoi Antoine Chintreuil n’a-t-il pas connu la postérité de Monet, Pissarro ou Cézanne ?

En dépit de son style épuré, de la lumière de ses toiles, de sa palette riche et nuancée et de sa passion pour la peinture, Antoine Chintreuil sera resté dans l'ombre des grands peintres, Peut-être qu'un manque de détails dans ses toiles aura eu raison de sa notoriété ? La reconnaissance peut parfois sembler injuste, tant elle repose souvent sur des épisodes anecdotiques sans réelles relations à la puissance artistique.

Derniers rayons de soleil sur un champ de Sainfoin – Antoine Chintreuil, 1870
Derniers rayons de soleil sur un champ de Sainfoin – Antoine Chintreuil, 1870 – Musée d’Orsay

Plusieurs raisons expliquent cette relative éclipse d'un peintre qui aurait certainement mérité davantage d'honneurs lors de ce premier salon des refusés et pour la postérité :

1. Une mort précoce et une carrière courte

Chintreuil meurt le 8 août 1873 d’une phtisie (tuberculose) à 59 ans seulement. Monet a alors 33 ans, Pissarro 43 ans, Cézanne 34 ans. Ils auront encore quarante à cinquante ans pour développer leur œuvre, exposer, voyager, former des élèves, écrire des lettres, être photographiés, faire les bonnes rencontres … Chintreuil n’aura pas eu ce temps pour briller et emporter l'adhésion d'un plus large public.

2. Pas de marchand attitré ni de réseau puissant

À la différence de Monet et Pissarro qui trouveront très vite Durand-Ruel, Chintreuil vend ses tableaux à des amateurs modestes ou à des amis (Corot lui achète plusieurs toiles pour l’aider). Il n’a ni galerie, ni collectionneur influent pour imposer son nom après sa mort.

3. Un tempérament solitaire et désintéressé de la gloire

Chintreuil refuse les honneurs, comme il décline la Légion d’honneur en 1870. Il vit pauvrement, presque en ermite, dans sa maison de Septeuil. Il ne fréquente guère les cafés parisiens où se forme le groupe impressionniste naissant.

4. Une peinture « entre deux chaises » stylistiques

Son style est trop avancé pour les amateurs de Barbizon (trop de lumière, trop de touches éclatantes) et pas assez radical pour les futurs impressionnistes. Il dissout les formes dans la lumière, travaille par taches colorées, mais conserve une composition classique et un dessin solide. Il est un pont, pas un révolutionnaire ni un battant.

5. La dispersion de l’œuvre après sa mort

À sa disparition, sa compagne détruit une partie de ses carnets et lettres. La vente après décès en 1874 disperse les toiles dans des collections privées. Beaucoup dorment encore aujourd’hui dans des châteaux ou des greniers.

Le soleil boit la rosée, Antoine Chintreuil - vers 1872
Le soleil boit la rosée, Antoine Chintreuil - vers 1872

Un précurseur reconnu … mais tardivement

Dès les années 1880-1890, les jeunes impressionnistes le citent pourtant comme une référence :

  • Monet déclare en 1891 : « Chintreuil et Jongkind, voilà mes vrais maîtres. »
  • Pissarro écrit à son fils Lucien en 1895 : « Chintreuil avait compris la lumière avant nous tous. »
  • En 1900, lors de l’Exposition universelle, la France présente L’Espace dans la rétrospective du Centenaire de l’art français, signe officiel de reconnaissance, mais trop tardif.

Au XXe siècle, les musées français rachètent quelques chefs-d’œuvre, dont les musées comme le Louvre, Orsay, Dijon, Lyon, Gray… mais jamais une grande exposition monographique ne lui est consacrée (la dernière véritable rétrospective date de 1937 à Paris, puis 1973 à Mâcon et Pont-de-Vaux).

Aujourd’hui, une redécouverte en cours

Ces dernières années, les historiens de l’art redonnent à Antoine Chintreuil la place qu’il mérite en tant que précurseur de la peinture de plein air moderne et maître incontesté de la lumière et du ciel. Ses toiles atteignent désormais des prix records pour un artiste « secondaire », La Plaine de Saint-Ouen-l’Aumône a été adjugée 312 000 € en 2022.

En contemplant ses immenses ciels changeants, on mesure à quel point il a ouvert la voie à l’impressionnisme sans jamais en faire partie. Il est l’un de ces artistes discrets qui, par leur seule quête de vérité lumineuse, ont permis à d’autres, plus tard, de faire la révolution et d'atteindre la notoriété.

Antoine Chintreuil n’a pas eu besoin de scandale pour être grand. Il lui a suffi d’un coin de campagne, d’un ciel immense et d’une vie entière consacrée à la lumière.

Les vapeurs du soir, paysage, Antoine Chintreuil - 1865
Les vapeurs du soir, paysage, Antoine Chintreuil - 1865

Une lettre de Jean Desbrosses adressée à Maurice Richard, ancien Ministre des Beaux-Arts, résonne comme un hommage posthume à Antoine Chintreuil, émouvant et sincère, à l'occasion de la publication, en 1874, d'un livre consacré au peintre, La Vie et l'œuvre de Chintreuil, l'année suivant sa disparition, dont Jean Desbrosses avait rédigé la préface (extrait) :

Permettez-moi de vous dédier ce livre, consacré à la mémoire de Chintreuil. En le plaçant sous votre patronage honoré, j'acquitte une dette de reconnaissance ; car c'est vous qui avez mis d'emblée le méritant artiste au rang qui lui était dû, en le nommant Chevalier de la Légion d'Honneur. [...] vous qui avez su apprécier le caractère et le talent du peintre que nous regrettons. [...] en remuant ces peintures au milieu desquelles j'ai vécu, [...] il me semblait que j'avais encore là Chintreuil auprès de moi ... j'oubliais par moment ... à force de me souvenir !

Jean Desbrosses, Institut National de l'Histoire de l'Art (INHA), La Vie et l'œuvre de Chintreuil (1874)


Sources principales :

  • Catalogue du Salon des Refusés 1863 – Gallica BnF
  • Baudelaire, Salon de 1863, Le Figaro
  • Aragon-Cordier, Antoine Chintreuil, 1937
  • Exposition Chintreuil, peintre de la lumière, Musée de Pont-de-Vaux, 2014
  • Base Joconde et collections publiques françaises

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