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Caspar David Friedrich comparé à d'autres romantiques européens

28 Janvier 2022 , Rédigé par Camille Publié dans #Romantisme, #Artiste

Caspar David Friedrich comparé à d'autres romantiques européens

Le mouvement romantique, qui a émergé à la fin du XVIIIe siècle et s'est épanoui au XIXe en Europe, a profondément transformé la peinture européenne. En plaçant l'émotion, l'individualisme et la touche sublime de la nature au cœur de l'art, il a donné naissance à des œuvres intenses et introspectives, exprimant souvent, voire dévoilant l'intériorité de l'être.

Philippe-Marie Margelidon, professeur à l’Institut catholique de Toulouse (ICT) et membre de l’unité de recherche Céres (Culture, éthique, religion et société), à propos d'Aimé Forest (1898-1983), un philosophe français, livre cette analyse de l'intériorité de l'être, dans une approche métaphysique :

L’esprit révèle sans constituer, il manifeste ce qui est. L’être est plus intérieur à l’esprit que constitué par le sujet qui le pense. C’est dans et par le consentement, comme disposition radicale de l’âme et pure activité spirituelle, au-delà de toute détermination mesurable, que se révèle l’être comme pure présence. L’itinéraire réflexif de l’être à l’absolu qui le fonde est corrélativement révélation de l’intériorité de l’esprit.

—Philippe-Marie Margelidon, Être et intériorité, La métaphysique d'Aimé Forest (1898-1983), Éditions Hermann, Collection Philosophies de l'esprit, 28/02/2024.

Ainsi, l'expression artistique du peintre dans ses paysages, fondée sur le caractère divin de la nature, serait une « révélation de l’intériorité de l’esprit » plus que de l'être lui-même. Les choix du peintre, privilégiant certains éléments de la nature, pourrait signifier une représentation des blessures de l'âme, habituellement qualifiées d'états-d'âme.

L'approche philosophique de l’œuvre de Friedrich pourra faire l'objet d'un autre article sur ce blog. Mais revenons à notre sujet. Parmi les figures emblématiques de la peinture romantique au XIXe siècle, Caspar David Friedrich (1774-1840), peintre allemand, se distingue par ses paysages mystiques et symboliques. Pour enrichir notre compréhension de ce mouvement, il est enrichissant de le comparer à d'autres romantiques européens de la même époque, tels que les Anglais J.M.W. Turner (1775-1851) et John Constable (1776-1837).

Ces parallèles mettent en lumière des similitudes thématiques, comme la fascination pour la nature, tout en soulignant des différences culturelles et stylistiques profondes. En nous appuyant sur des analyses d'œuvres et des citations de ces artistes, nous allons tenter de cerner la diversité du romantisme en peinture à travers l'Europe au début du XIXe siècle.

Le romantisme, un mouvement aux multiples facettes

Le romantisme n'est pas un bloc monolithique, il varie selon les contextes nationaux. En Allemagne, influencé par la philosophie d'Emmanuel Kant (1724-1804) et le Sturm und Drang ( litt. « tempête et passion », un mouvement littéraire allemand de la seconde moitié du XVIIIe siècle), il met l'accent sur le sublime, l'intériorité et le spirituel.

En Angleterre, marqué par l'empirisme et la révolution industrielle, le romantisme oscille entre une célébration poétique de la nature et une exploration dramatique de ses forces. Caspar David Friedrich incarne le romantisme allemand. Ses toiles, souvent sombres et contemplatives, transforment la nature en un miroir de l'âme humaine. Turner et Constable, quant à eux, représentent le versant britannique, avec des approches plus dynamiques ou réalistes.

Ces artistes partagent une admiration pour la nature comme source d'inspiration émotionnelle. Cependant, leurs différences culturelles (luthéranisme introspectif chez Friedrich, pragmatisme anglais chez Turner et Constable) et stylistiques (symbolisme contre impressionnisme naissant) enrichissent le mouvement. Comme le note un article sur la rivalité entre Turner et Constable, ces peintres ont exploité les effets changeants de la nature, avec des rôles déterminants dans l'évolution du paysage pictural.

Caspar David Friedrich, le mystique allemand

Caspar David Friedrich, né en Poméranie suédoise, a développé un style unique où la nature n'est pas un simple décor, mais un espace spirituel. Influencé par des tragédies personnelles et une éducation luthérienne, ses œuvres évoquent la solitude, la transcendance et le divin. Il s'agit de la nature comme miroir de l'âme chez Caspar David Friedrich. Ses compositions, avec des figures de dos contemplant l'immensité, invitent le spectateur à une introspection profonde. Friedrich croyait que l'art devait révéler l'invisible, comme il l'exprime :

Je dois rester seul et savoir que je suis seul pour contempler et ressentir pleinement la nature ; je dois m'abandonner à ce qui m'entoure, me confondre avec mes nuages et mes rochers pour être ce que je suis.

—Caspar David Friedrich, Écrits sur l'art

Son utilisation de la brume, des ruines gothiques et des lumières crépusculaires crée une atmosphère mélancolique, symbolisant la fragilité humaine face à l'éternité.

Culturellement, son art reflète l'idéalisme allemand, où la nature est imprégnée de sens philosophique et religieux, ainsi que le révèlent les paysages du peintre allemand Caspar David Friedrich.

Falaises de craie sur l'île de Rügen, Caspar David Friedrich - 1818
Falaises de craie sur l'île de Rügen, Caspar David Friedrich - 1818 - Musée Oskar Reinhart Am Stadtgarten, Suisse

Dans « Falaises de craie sur l'île de Rügen » (1818), la figure solitaire face à l'infini symbolise l'âme confrontée au sublime, un thème récurrent qui distingue Friedrich des peintres plus extrovertis. La scène, auréolée de deux arbres suspendus au dessus du vide, est une vue idéalisée, exprimant la sublime beauté de la nature comme la crainte qu'elle peut inspirer. La figure féminine semble montrer du doigt une curiosité en contre-bas, ignorant le danger, comme envoûtée par cette vue de l'immensité. Sur le flan opposé de la scène, une figure masculine contemple le paysage, absorbée par son caractère grandiose, les bras croisé semblant marquer l'idée d'acceptation de son cachet divin et par conséquent sublime. Si le personnage féminin se concentre sur un détail, l'homme aux bras croisés admire et savoure avec déférence. Au delà des falaises menaçantes et abruptes, la mer baltique, calme et pleine de reflets de la lumière, symbolise l'immensité, l'incommensurable, un sentiment renforcé par la taille minuscule de deux voiliers naviguant sur le mer. Face à l'infini, l'âme est confrontée au sublime.

Parallèles et différences avec J.M.W. Turner

Joseph Mallord William Turner, peintre contemporain de Friedrich, partage une fascination pour le sublime et la puissance de la nature. Ses marines tumultueuses et ses paysages enveloppés de lumière capturent l'énergie dynamique du monde naturel, souvent inspirés par des voyages en Europe. Comme Friedrich, Turner explore les thèmes de la transcendance, mais avec une approche plus sensorielle et abstraite, préfigurant l'impressionnisme.

Les similitudes sont évidentes, les deux artistes utilisent la nature pour évoquer des émotions intenses. Par exemple, dans « Tempête de neige : Hannibal et son armée traversant les Alpes » (1812) de Turner, la tourmente naturelle reflète le chaos humain, similaire à la mélancolie de Friedrich.

Tempête de neige, Hannibal et son armée traversant les Alpes, William Turner - 1810-1812
Tempête de neige, Hannibal et son armée traversant les Alpes, William Turner - 1810-1812

Cependant, les différences stylistiques sont marquées. Friedrich privilégie une composition statique, symbolique et introspective, avec des tons froids et une perspective qui invite à la méditation. Turner, en revanche, emploie des couleurs vives, des tourbillons de lumière et un dynamisme presque violent, comme dans ses célèbres couchers de soleil.

La lumière est donc couleur.

—J.M.W. Turner, Écrits sur l'art

Culturellement, Turner incarne l'esprit britannique, empirique, explorateur, influencé par la révolution industrielle et les voyages maritimes. Friedrich, ancré dans la tradition allemande, met l'accent sur le spirituel et l'intériorité, reflétant une culture plus philosophique. Selon des analyses sur leur rivalité implicite, Turner transforme la nature en un spectacle optique, tandis que Friedrich en fait un sanctuaire de l'âme. Ces contrastes enrichissent le romantisme, montrant comment le mouvement s'adapte aux contextes nationaux.

Le Négrier, Joseph Mallord William Turner - 1840
Le Négrier, Joseph Mallord William Turner - 1840 - Musée des Beaux-Arts de Boston, États-Unis

Dans « Le Négrier » (1840), Turner dépeint la fureur de la mer avec une intensité chromatique qui contraste avec la sérénité contemplative de Friedrich. Son message est davantage politique, Turner étant engagé en faveur de l'abolition de l’esclavage. Les tons rouges des nuages produisent un effet dramatique, comme symbole du sang versé par les esclaves. Le navire laisse, dans son sillage, des corps d'esclaves morts ou mourants, dont le capitaine a décidé de se décharger. Turner s'aligne ici avec les intérêts nationaux de l'Angleterre abolitionniste, la nature au service d'une cause humanitaire.

Parallèles et différences avec John Constable

John Constable, autre pilier du romantisme anglais, offre un contrepoint plus terre-à-terre à Friedrich. Spécialiste des paysages ruraux anglais, Constable célèbre la beauté quotidienne de la campagne, avec un réalisme presque scientifique. Ses œuvres, comme « La Charrette de foin » (1821), saisissent les effets de lumière et d'atmosphère avec une précision naturaliste.

Les parallèles avec Friedrich résident dans l'amour pour la nature comme source d'émotion. Tous deux rejettent le néoclassicisme pour une vision personnelle du paysage. Cependant, Constable est plus attaché au concret. Ses tableaux reflètent une observation directe, influencée par la science et l'agriculture anglaise. Friedrich, au contraire, infuse ses scènes de symbolisme religieux et philosophique.

Je n'ai jamais vu une chose laide dans ma vie : car que la forme d'un objet soit ce qu'elle peut - lumière, ombre et perspective la rendront toujours belle.

—John Constable, Écrits sur l'art

Cette citation souligne l'optimisme de Constable, contrastant avec la mélancolie de Friedrich. Culturellement, Constable incarne l'idylle rurale britannique, un attachement à la terre natale, tandis que Friedrich explore l'universel et le transcendantal, influencé par la fragmentation allemande post-napoléonienne. Des expositions récentes, comme celle sur Turner et Constable, mettent en évidence les moyens utilisés par Constable pour rendre la nature accessible et harmonieuse, alors que Friedrich la rend mystérieuse et introspective.

The Hay Wain, John Constable - 1821
The Hay Wain, John Constable - 1821

Cette œuvre illustre le réalisme pastoral de Constable, loin du mysticisme de Friedrich.

Autres romantiques européens : une vision élargie

Pour compléter cette comparaison, évoquons brièvement Francisco Goya (Espagne) et Eugène Delacroix (France). Goya, avec ses scènes dramatiques, partage avec Friedrich un sens du tragique, mais dans un contexte social.

Lire l'article : Les origines de la critique sociale en peinture, de Goya à Daumier

Delacroix, comme Turner, excelle dans le dynamisme et la couleur. Ces figures montrent la richesse du romantisme, de l'introspection allemande à l'exubérance française, en passant par le pragmatisme anglais.

Enrichir la compréhension du mouvement romantique

Comparer Caspar David Friedrich à Turner et Constable révèle la diversité et la richesse du romantisme européen. Si Friedrich offre une vision mystique et introspective, Turner apporte du dynamisme lumineux et Constable un réalisme harmonieux.

Lire l'article : John Constable et Claude Lorrain, la quête commune de la lumière atmosphérique

Ces différences, ancrées dans des contextes culturels différents (philosophique allemand et empirique britannique) soulignent comment le mouvement artistique s'adapte aux identités nationales tout en unifiant autour de thèmes communs comme la nature et l'émotion. Explorer ces parallèles enrichit notre appréciation de l'art romantique, invitant à voir et à savoir apprécier au-delà des frontières intellectuelles ou physiques.

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