À première vue, tout oppose John Constable (1776-1837), peintre anglais de la campagne du Suffolk, à l'Est de l'Angleterre, et Claude Lorrain (1600-1682), maître lorrain des ports antiques et des pastorales idéalisées exilé en Italie. Deux siècles les séparent, deux pays, deux tempéraments. Pourtant, une passion les réunit plus que tout, caractérisée par la quête obsessionnelle de la lumière atmosphérique et de ses effets changeants sur la nature. Le traitement de la lumière chez ces deux peintres est même stratosphérique.
Les variations de lumière constituent pour eux, de toute évidence, la matière apte à transfigurer un tableau de peinture. Les couleurs, nées de la lumière, offrent un large panel de nuances que ces deux peintres s'attachent à reproduire sur leurs toiles.
La lumière des œuvres de Claude Lorrain a été admirée par John Constable, mais aussi par la plupart des peintres des XVIIIe et XIXe siècles. Elle a fait l'objet de nombreuses analyses par de grands noms de la littérature, des auteurs comme l'écrivain François-René de Chateaubriand ou le philosophe Friedrich Nietzsche ou encore le romancier, poète et théoricien de l'art Johann Wolfgang von Goethe.
Lire l'article : Comment Claude Lorrain a révolutionné le paysage et influencé trois siècles de peinture
Dans un article de 2020, Katalin Bartha-Kovács, Maître de conférences au Département d'études françaises de l'université de Szeged en Hongrie, tente d'apporter un sens profond et de comprendre ce qu'exprime la lumière dans les œuvres de Claude Lorrain. Sa réflexion repose sur le pouvoir de séduction des paysages lumineux du peintre, qui aurait produit un état de ravissement chez Friedrich Nietzsche, lequel exprimait une « perfection effrénée » :
Tous les biographes de l’artiste tombent d’accord sur le fait que cette perfection revient avant tout au rendu de la lumière du soleil. Baldinucci parle à ce propos de la représentation des « changements et des modulations de l’air et de la lumière » qui « enchantent l’âme du spectateur ».
—Katalin Bartha-Kovács, Réminiscences nostalgiques : la lumière et le Rien dans les marines de Claude Lorrain
Katalin Bartha-Kovács rappelle alors « les jugements des auteurs des écrits sur l’art des époques classiques qui estiment que » :
[...] la perfection des toiles du peintre est due à l’illusion de profondeur et aux modulations de la lumière du soleil. C’est en effet grâce aux gradations de la lumière que le regard du spectateur est guidé vers le fond de la composition. Les lointains vaporeux — aux couleurs argentées du soleil levant ou aux tons dorés du soleil couchant — confèrent aux tableaux du peintre une qualité poétique et évoquent chez le spectateur des réminiscences nostalgiques.
—Katalin Bartha-Kovács, Réminiscences nostalgiques : la lumière et le Rien dans les marines de Claude Lorrain
Ainsi, les changements et les modulations de l'air et de la lumière, dans les compositions de Claude Lorrain, « enchantent l'âme » et évoquent chez le spectateur des « réminiscences nostalgiques », exprimant selon l'auteur le « mal du pays » propre aux déracinés. Dès lors, on comprend mieux l'effet de « choc artistique » produit par les œuvres de Claude Lorrain sur le peintre anglais John Constable.
Constable découvre Claude, un choc artistique
Lors de son premier voyage à Londres, le jeune Constable découvre les tableaux de Claude Lorrain. Il note dans son carnet : « Claude est le peintre le plus parfait du paysage que le monde ait jamais vu ». Plus tard, il déclare ouvertement : « Claude m’a appris à voir la nature avec les yeux du cœur ».
La Cathédrale de Salisbury vue des jardins de l'évêque par John Constable (1823)
Parmi les chefs-d'œuvre de John Constable, La Cathédrale de Salisbury vue des jardins de l'évêque (1823), une huile sur toile conservée au Victoria and Albert Museum à Londres, occupe une place particulière. Cette toile, commandée par l'évêque John Fisher, un ami proche de l'artiste, illustre non seulement un monument emblématique de l'Angleterre, mais aussi l'évolution du paysage romantique anglais. Au-delà de sa beauté immédiate, ce tableau révèle l'influence profonde de Claude Lorrain, le maître français du paysage idéal, sur la vision de John Constable.
Description et composition du tableau
Le tableau représente la majestueuse cathédrale de Salisbury, au sud-ouest de Londres, vue depuis les jardins de la résidence épiscopale. Au premier plan, des arbres imposants encadrent la scène, leurs branches formant un arc naturel qui guide le regard vers la cathédrale au centre. La représentation des arbres démontre une attention particulière portée à la texture du feuillage et à celle du tronc, rappelant le coup de pinceau de Claude. Des figures minuscules, des promeneurs et des vaches, animent le paysage, ajoutant une touche humaine et pastorale. Le ciel, vaste et nuageux, encombré de nuages menaçants, domine la composition, avec des effets de lumière qui filtrent à travers la couverture nuageuse, illuminant partiellement la flèche gothique de la cathédrale. Constable excelle ici dans la représentation des variations atmosphériques où la pluie récente semble avoir laissé une humidité palpable, et les reflets dans l'herbe mouillée renforcent le sentiment de fraîcheur et de vie.
La touche de Constable est dynamique avec des coups de pinceau rapides évoquant le mouvement des nuages et la scintillation de la lumière, préfigurant déjà les techniques impressionnistes. Cette œuvre n'est pas une simple vue topographique, elle exprime une émotion profonde, une communion entre l'homme, la nature et l'architecture sacrée. La cathédrale apparait comme un monument sacré affrontant avec grâce les caprices de la nature, rajoutant de la grandeur à cet édifice.
Le choix de cette cathédrale ne relève pas du hasard. Constable l'a choisi pour ses valeurs hautement symboliques. Dénommée localement « Église cathédrale de la Bienheureuse Vierge Marie », sa flèche est la plus haute du Royaume-Uni, et son cloître est le plus spacieux de toute l'Angleterre. Il s'agit de l'édifice religieux le plus monumental et l'un des plus sacrés de l'église anglicane. Pour le public britannique, la présence sur la toile d'arbres au premier plan, formant comme une arche encadrant la cathédrale, est perçue comme une célébration de toute la puissance symbolique et architecturale de cet édifice. Elle est la seule cathédrale construite avant 1400, dont la flèche de 123 mètres de hauteur et d'un poids de plusieurs centaines de tonnes, ne s'est pas effondrée.
L'influence de Claude Lorrain, une filiation lumineuse
Constable a souvent exprimé son admiration pour Claude Lorrain, qu'il considérait être « le peintre le plus parfait du paysage que le monde ait jamais vu » comme on l'a vu. Cette influence est particulièrement évidente dans La Cathédrale de Salisbury. Comme chez Lorrain, la lumière est l'élément central. Elle structure l'espace, crée des plans successifs et infuse une atmosphère poétique quasiment divine. Les lointains estompés dans une brume dorée rappellent les paysages idéaux de Claude, où la nature est recomposée pour atteindre une harmonie parfaite.
Par exemple, comparons cette toile avec celle nommée Paysage avec le mariage d’Isaac et Rébecca (1648) de Claude Lorrain. Les deux œuvres partagent une composition équilibrée, avec des arbres en cadre naturel et une architecture (temple ou cathédrale) au cœur d'un paysage serein. Constable adopte la lumière rasante de Lorrain pour évoquer la profondeur et le mystère, transformant un site réel en une vision presque mythique.
Constable a étudié intensivement les œuvres de Lorrain, intégrant sa quête de la lumière atmosphérique tout en l'adaptant à la réalité anglaise. Contrairement à Lorrain, qui idéalise la nature, Constable reste fidèle à ses observations directes, bien que l'arche formée par les deux arbres du premier plan a pu être un rajout du peintre, mais l'héritage de Claude transparaît dans l'harmonie globale et les effets vaporeux. La majesté des arbres n'a d'égale que celle du monument figuré.
Une œuvre intemporelle
Ce tableau, avec ses nuages tourmentés et sa lumière changeante et diffuse, symbolise la vulnérabilité de la nature face aux éléments, un thème cher à Constable. De son coté, la cathédrale semble surmonter les aléas climatiques, comme un hymne à son caractère divin et à la performance technique et architecturale des bâtisseurs anglais du XIIIe siècle. Il annonce les révolutions artistiques à venir, influençant à son tour Delacroix et les impressionnistes. En contemplant cette toile, on mesure l'impact durable de Claude Lorrain sur la peinture paysagère, rendant ici toute sa splendeur à un monument hautement symbolique. On peut s'interroger sur la capacité réelle de John Constable, sans renier son immense talent de peintre, à composer un tel hommage pictural à la sainte cathédrale sans l'inspiration héritée des œuvres de Claude Lorrain.
Des points communs saisissants
- La lumière rasante : Claude utilise le soleil couchant ou levant pour créer des plans successifs baignés d’or ou d'argent. Constable fait exactement la même chose avec ses ciels dramatiques du Suffolk.
- Les nuages en mouvement : Constable est célèbre pour ses études de ciels (plus de 100 conservées). Claude, deux siècles plus tôt, peignait déjà des ciels vivants, où les nuages semblent flotter et changer de forme. L'impression de mouvement est même étonnante.
- La profondeur atmosphérique : les deux artistes estompent les lointains dans une brume lumineuse, donnant une impression d’espace infini renforçant le cachet mythique et sacré.
- La touche du peintre : Constable applique la peinture en petits coups de pinceau rapides pour rendre la scintillation de la lumière, une technique que l’on retrouve déjà chez Claude dans les feuillages et les reflets sur l’eau.
Constable, héritier direct de Claude
Quand Constable expose Le Char de foin au Salon de Paris en 1824, les jeunes peintres français (Delacroix, Bonington, Géricault) sont éblouis. Delacroix écrit dans son journal : « Constable dit qu’il doit tout à Claude. » Le tableau remporte une médaille d’or et ouvre la voie à l’École de Barbizon, puis à l’impressionnisme. Sans l’intermédiaire de Constable, l’influence de Claude Lorrain sur la peinture moderne aurait peut-être été bien plus lente à se dessiner.
Lire l'article : La peinture de paysage au cours des siècles
L’œuvre ci-dessus, « Edge of a Wood », de John Constable (1816), conservée à la galerie d'Art de l'Ontario à Toronto, annonce l'avènement imminent, au cours de la décennie suivante, des peintres de l'école de Barbizon. Le soin remarquable apporté à la texture de l'écorce des arbres et à leur port majestueux rappelle indubitablement la technique des peintres de la forêt de Fontainebleau.
Une trentaine d'années plus tard, Constant Troyon (1810-1865), le peintre de scènes de la vie rurale, un peintre maître de l'école de Barbizon, réalisera une œuvre majeure de référence, « L'orage qui approche » (1849), conservée à la Galerie Nationale d'Art à Washington. Comme le souligne le site de cette galerie :
La tempête qui approche atteste de l'admiration de Troyon pour le grand peintre paysagiste anglais John Constable (1776-1837). L'œuvre a l'ampleur et le balayage des principales pièces d'exposition de Constable, ses peintures dites de six pieds.
—National Gallery of Art, Washington, The Approaching Storm by Constant Troyon
Vers 1870, Jules Dupré, un autre peintre maître de l'école de Barbizon, s'inspirera manifestement de John Constable dans son œuvre « Le Vieux Chêne », conservée au Musée d'Orsay, dans sa faculté exceptionnelle à reproduire la texture spécifique de l'écorce et le port majestueux de cet arbre hautement symbolique en terme de force et de longévité.
On pourrait ainsi multiplier les exemples démontrant l'héritage durable transmis par John Constable aux peintres de Barbizon. C'est au fond celui de Claude Lorrain que les peintres de la forêt de Fontainebleau auront su exploiter avec un talent mondialement reconnu. On serait tenter de dire que l'école de Barbizon n'aurait probablement pas eu ce retentissement planétaire sans cette filiation notoire entre Claude Lorrain, John Constable et les nombreux peintres qui ont assuré sa fabuleuse notoriété.
Lire l'article : L'intérêt des peintres pour la forêt de Fontainebleau au XVIIIe et XIXe siècle
Une filiation lumineuse qui ne s’éteint jamais
Au-delà des différences de sujet (campagne anglaise réaliste de John Constable et paysages idéaux italiens de Claude Lorrain), l'un et l'autre partagent la même conviction. La nature, baignée de lumière, est le plus beau des spectacles qu'il soit donné d'admirer. La nature, somptueuse et majestueuse, est aussi la seule à pouvoir signifier un hommage grandiose à la hauteur des performances architecturales des compagnons bâtisseurs, comme celles de La Cathédrale de Salisbury au cœur de la magnifique campagne anglaise.
Deux siècles après Claude Lorrain, John Constable aura repris le flambeau du traitement de la lumière et des textures, pour le transmettre à son tour à Joseph Mallord William Turner, Camille Corot et les peintres de Barbizon, Claude Monet, Alfred Sisley … et jusqu’à nous.
Lire l'article : L'influence du peintre Claude Lorrain sur Joseph Mallord William Turner
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