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Jules Dupré, un autre peintre maître de l'école de Barbizon

6 Novembre 2023 , Rédigé par Camille Publié dans #École de Barbizon, #Artiste

Jules Dupré, un autre peintre maître de l'école de Barbizon

Jules Dupré (1811-1889), autoportraitParmi les grands paysagistes du XIXe siècle français, Jules Dupré (1811-1889) occupe une place à part.

Là où Camille Corot recherche la douceur poétique et Théodore Rousseau la rigueur naturaliste, Dupré peint la nature dans sa violence et sa mélancolie profonde. Ciels d’orage, arbres tordus, étangs sombres, son œuvre est un hymne au romantisme le plus noir et le plus passionné.

Jules Dupré symbolise toute la richesse créative des peintres de l'école de Barbizon. Il a établi un pont entre le romantisme et la peinture paysagère au service des paysages en tant que sujet central d'une œuvre.

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Grand admirateur des peintres hollandais de l'âge d'or du XVIIe siècle, il s'en est inspiré pour conférer à ses toiles une puissance émanant des éléments naturels.

Le Vieux Chêne - Jules Dupré, vers 1870
Le Vieux Chêne, vers 1870 – Musée d’Orsay, Paris

Ici, la structure apparente du chêne, peint d'une touche rugueuse, montre ce goût de l'analyse morphologique. Il semble que le tronc, la disposition des branches, chaque feuille, aient été étudiés, observés, analysés avec une minutie de naturaliste pour mieux en extraire la personnalité et la poésie propre.

— Musée d'Orsay, Le Chêne

Une jeunesse nantaise et une formation d’autodidacte

Jules Louis Dupré naît le 5 avril 1811 à Nantes dans une famille d’industriels de la porcelaine. Son père dirige une manufacture et destine son fils à reprendre l’affaire. Mais dès l’enfance, Jules passe ses journées à dessiner dans la campagne environnante. À treize ans il entre à l’usine comme décorateur et apprend la maîtrise des couleurs et des émaux. En 1829 il monte à Paris, fréquente brièvement l’atelier de Diébolt, mais se forme surtout seul, en copiant Ruysdaël, Hobbema et les maîtres anglais au Louvre.

Dès 1831 il expose au Salon. En 1833, ses paysages du Limousin et du Berry lui valent une médaille de 2ᵉ classe. Le succès est rapide. En 1835 il obtient la Légion d’honneur. Il voyage en Angleterre en 1834, découvre les peintres John Constable et Joseph Mallord William Turner, et en revient bouleversé.

Lire l'article : John Constable et Claude Lorrain, la quête commune de la lumière atmosphérique

L’influence décisive de John Constable

Le choc Constable est un point central de sa carrière artistique. Dupré dira plus tard « Constable m’a révélé la nature. » Il adopte la touche libre, les ciels changeants, la peinture en plein air prolongée. Comme l’artiste Anglais, il travaille souvent plusieurs toiles simultanément sur le motif, revenant plusieurs jours au même endroit pour saisir les variations atmosphériques. Mais Dupré pousse plus loin le drame. Ses nuages sont plus lourds, ses lumières plus crues, ses arbres plus tourmentés et ses toiles parfois plus sombres. Il se rapproche de Turner dans certaines de ses marines orageuses.

Contrairement à beaucoup de peintres de Barbizon qui se sont rendus en Italie ou dans toute la France pour une formation pratique, Dupré a voyagé en Angleterre en 1834 pour une courte mais critique période d'études. C’est là qu’il rencontre Constable, un paysagiste britannique de renom, et commence à imiter le sens du mouvement et de l’énergie présents dans les paysages de Constable.

— The Metropolitan Museum of Art, New York, Landscape with Cattle at Limousin

Le moulin à vent, Jules Dupré - fin 1850 – Cleveland Museum of Art
Le moulin à vent, Jules Dupré - fin 1850 – Cleveland Museum of Art

Analyse de Le Moulin à vent (fin 1850, Cleveland Museum of Art)

Dans la vaste collection du Cleveland Museum of Art, Le Moulin à vent, réalisé par Jules Dupré vers la fin des années 1850, incarne à la perfection la maturité dramatique du maître de Barbizon. Cette toile à l'huile sur toile, mesurant environ 81 x 100 cm, dépeint un paysage plat et tourmenté de la plaine française, où un moulin solitaire émerge comme un sentinel usé par les éléments. Au centre de la composition, le moulin à vent, avec ses ailes immobiles et son corps trapu en bois patiné, domine un horizon bas et oppressant. Autour de lui, une lande herbeuse s'étend, parsemée d'arbres rabougris et tordus par le vent incessant, tandis que des silhouettes minuscules, peut-être des paysans ou des bêtes, ancrent l'humain dans cette nature indifférente et hostile.

Le ciel, occupant les deux tiers supérieurs de la toile, est le véritable protagoniste. Divisé en une moitié supérieure d'un bleu profond et tourmenté, strié de nuages cumuliformes lourds et menaçants, et une partie inférieure plus claire où percent des rayons diffus, il évoque un orage imminent ou naissant. Cette dualité lumineuse, avec des ombres denses en bas et des éclats fugaces en haut, traduit l'essence du style de Dupré, une nature vivante, pulsatile, où la lumière n'est pas sereine comme chez Corot, mais conquérante, presque violente.

Influencé par John Constable, dont il admirait les ciels changeants capturés en plein air, Dupré applique ici une touche libre et vigoureuse. Les coups de pinceau sont visibles, empâtés, formant une matière épaisse qui vibre sous l'œil du spectateur. Les verts des herbes et des feuillages ne sont pas uniformes ; ils oscillent entre tons olive sombres et touches jaunâtres, suggérant le vent qui fouette la végétation.

Ce moulin, symbole du labeur paysan face à l'immensité, renvoie au romantisme noir de Dupré. Contrairement aux vastes panoramas sublimes de la Hudson River School, où la nature écrase l'homme dans sa grandeur divine (comme chez Thomas Cole), Dupré opte pour l'intime et le pathétique. Le moulin n'est pas triomphant mais usé, isolé, menacé par les forces atmosphériques. Cette mélancolie profonde, presque tragique, reflète la vision du peintre. La campagne n'est pas un eden idyllique, mais un théâtre de luttes quotidiennes, où l'homme coexiste avec une nature capricieuse. On y devine l'empreinte des maîtres hollandais comme Jacob van Ruisdael, dont les moulins orageux inspiraient déjà Dupré lors de ses copies au Louvre.

Techniquement, la composition est magistrale. La ligne d'horizon basse accentue la monumentalité du ciel, créant un effet de compression verticale qui oppresse le regard. Les couleurs froides dominent (gris-bleus, verts terreux) mais des accents chauds (rouges des toits lointains, ors des herbes éclairées) injectent une vitalité dramatique.

Cette œuvre marque le passage de Dupré vers une maturité plus introspective. Peinte en pleine période de retrait à L'Isle-Adam, elle anticipe les impressionnistes par sa liberté gestuelle, tout en restant ancrée dans le romantisme. Monet et Pissarro, visitant Barbizon sur ses traces, y puiseront cette audace de la touche en plein air.

Le Moulin à vent n'est pas seulement un paysage, c'est une méditation sur la fragilité humaine face aux caprices du temps. Comme l'écrivait Dupré : « Il ne faut pas peindre ce que l’on voit, mais ce que l’on ressent. » Ici, il ressent la tourmente intérieure projetée sur le monde extérieur, faisant de cette toile un joyau poignant de l'École de Barbizon.

Comparaison avec la Hudson River School

Dans les mêmes décennies, les peintres américains de la Hudson River School, Thomas Cole, Asher Brown Durand, Frederic Edwin Church, célèbrent la nature sauvage américaine. On relève des points communs comme le rejet de l’académisme et de sa rigidité, la primauté du paysage et l'observation directe en plein air. Mais les accents divergent.

La Hudson River School est une peinture du sublime, avec de vastes panoramas, des montagnes, des chutes grandioses et une lumière divine. L’homme y est minuscule face à la création. Dupré, lui, préfère le paysage intime, un étang, un vieux chêne, un coin de forêt de Fontainebleau et son caractère bucolique. La nature n’est pas seulement grandiose, elle est aussi mélancolique, parfois menaçante. L’homme n’est pas absent, on devine le paysan, le bûcheron, le pêcheur. Et surtout, la touche est totalement différente, avec notamment un fini lisse et détaillé chez Church ou Albert Bierstadt, contre une pâte épaisse, des empâtements vigoureux, des coups de pinceau visibles chez Dupré, ce qui annonce directement l'avènement de l’impressionnisme.

Sur le chemin / La patite charrette, Jules Dupré - 1856 – Art Institute of Chicago
Sur le chemin / La patite charrette, Jules Dupré - 1856 – Art Institute of Chicago

Le temps des tempêtes et de la maturité

À partir de 1840, Jules Dupré s’installe régulièrement à L’Isle-Adam, puis à Caillebotte près de Fontainebleau. Il peint inlassablement les mêmes motifs, étangs, clairières, marines du Cotentin. Ses toiles deviennent plus sombres, plus dramatiques. Le public parle parfois du « noir Dupré ». Pourtant, dans les années 1860-1870, il réalise ses chefs-d’œuvre, Le Vieux Chêne, L’Étang dans la lande, Marine, temps d’orage.

Coucher de soleil, Jules Dupré - 1870-89 – Museum Boijmans Van Beuningen
Coucher de soleil, Jules Dupré - 1870-89 – Museum Boijmans Van Beuningen

Un caractère farouche et un héritage immense

Dupré refuse la Légion d’honneur en 1875. Il se retire de plus en plus, souffre de la goutte et de dépression. Il meurt le 6 octobre 1889 à L’Isle-Adam.

Son influence sur Claude Monet, Camille Pissarro, Alfred Sisley est directe, notoirement liberté de touche, effet atmosphérique, pâte vibrante. Même les nabis et certains expressionnistes se souviendront de lui. Aujourd’hui, Jules Dupré reste le grand peintre du paysage romantique français, passionné, tourmenté et profondément vrai.

Evening on the French Coast near Dieppe, Jules Dupré - 1830 – Reading Public Museum
Evening on the French Coast near Dieppe, Jules Dupré - 1830 – Reading Public Museum

Nous aimons particulièrement cette phrase de lui : « Il ne faut pas peindre ce que l’on voit, mais ce que l’on ressent. » Une leçon qui traverse les siècles.

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