Fritz Melbye, peintre danois de marines et mentor de Camille Pissarro
Fritz Melbye, peintre danois de marines et mentor de Camille Pissarro
Dans l'histoire de l'art du XIXe siècle, certaines rencontres ont marqué des tournants décisifs. Celle entre le peintre danois Fritz Sigfried Georg Melbye et le jeune peintre français Camille Pissarro en est un exemple emblématique.
Melbye, connu pour ses marines et ses paysages exotiques, a joué un rôle central dans la formation de Pissarro, futur père de l'impressionnisme. Cet article explore la vie de Fritz Melbye, leur rencontre à Saint-Thomas, l'île des Caraïbes où est né Pissarro, les liens qui les ont unis et l'influence durable de Melbye sur l'œuvre de Pissarro.
Lors de leur rencontre sur cette île, vers 1850, Camille Pissarro vient de rentrer d'un séjour en France, au cours duquel il s'est épris de la peinture de paysages. De son coté, Fritz Melbye peint des marines. Leur passion commune va les réunir à Charlotte-Amélie, lieu de naissance de Pissarro. C'est à cette époque, en 1851, que Fritz Melbye peint cette vue du port de Charlotte-Amélie sur l'île de Saint Thomas, à l'âge de 25 ans.
La vie de Fritz Melbye, peintre de marines danois
Fritz Sigfried Georg Melbye naît le 24 août 1826 à Elseneur (Helsingør), au Danemark, dans une famille d'artistes. Il est le frère cadet d'Anton Melbye, lui-même peintre de marines renommé, et de Vilhelm Melbye. Formé initialement par son frère Anton à Copenhague, Fritz développe rapidement un talent pour les scènes marines et les paysages. Son style s'inscrit dans la tradition du Golden Age danois, caractérisé par une attention minutieuse aux détails naturels et à la lumière atmosphérique.
Dès 1849, Melbye entreprend un voyage qui le mènera aux Antilles danoises, aujourd'hui les Îles Vierges américaines. Ce périple marque le début d'une carrière itinérante. Il expose des paysages des Caraïbes et d'Amérique du Sud, exaltant l'exotisme des tropiques avec une palette vive et une composition dynamique. Ses œuvres, souvent des marines, reflètent sa fascination pour les mers tumultueuses, les atmosphères brumeuses et les côtes sauvages.
Melbye passe une grande partie de sa carrière à l'étranger. Après les Antilles, il explore le Venezuela, puis l'Amérique du Sud plus largement. Ses tableaux, vendus lors d'expositions à Copenhague et ailleurs, témoignent de son esprit aventureux. Malheureusement, sa vie est courte, il décède le 14 décembre 1869 à Shanghai, en Chine, à l'âge de 43 ans, probablement lors d'un voyage commercial et artistique. Son œuvre, bien que moins connue que celle de ses contemporains impressionnistes, influence indirectement le mouvement par le biais de Pissarro.
Les savoirs artistiques de Melbye, transmis par son frère, incluent une maîtrise technique des effets de lumière et d'eau, éléments qui se retrouveront dans les premiers travaux de Pissarro. Ses marines, comme « A Blue Hole, Jamaica » ou « Cruz Bay, Danish West Indies », montrent une sensibilité au paysage naturel qui préfigure les approches impressionnistes.
La rencontre fortuite à Saint-Thomas
La rencontre entre Fritz Melbye et Camille Pissarro se produit vers 1850 à Charlotte Amalie, capitale de Saint-Thomas, une île danoise aux Antilles. Pissarro, né en 1830 sur l'île, travaille alors dans l'entreprise familiale de quincaillerie. Passionné de dessin depuis l'enfance, il croque des scènes locales sur les docks. C'est là qu'il croise Melbye, de quatre ans son aîné, en voyage artistique.
Cette rencontre est décisive. Melbye, déjà artiste professionnel, reconnaît le talent de Pissarro et l'encourage à poursuivre l'art. Il devient son premier mentor sérieux, lui enseignant les bases de la peinture et l'incitant à abandonner le commerce familial. Leur amitié se forge rapidement, basée sur une passion commune pour l'art et l'exploration.
Saint-Thomas, avec ses paysages tropicaux et sa lumière intense, offre un cadre idéal pour leurs premières collaborations. Melbye, fasciné par les mers des Caraïbes, influence Pissarro à observer la nature de près, préfigurant les principes impressionnistes du plein air.
Un voyage partagé au Venezuela
En 1852, Melbye et Pissarro quittent Saint-Thomas pour le Venezuela, où ils passent environ deux ans, jusqu'en 1854.
Photo: Paysage antillais, Saint Thomas, peint par Camille Pissarro vers 1856
Ce voyage est une période formatrice pour Pissarro. Ils s'installent à Caracas et explorent les environs, peignant des paysages, des marines et des scènes locales. Melbye, plus expérimenté, guide Pissarro dans la technique et la composition.
Durant ce séjour, ils produisent des œuvres conjointes, comme des vues du Venezuela signées par les deux. Pissarro adopte le style de Melbye, des couleurs vives et une attention particulière aux effets atmosphériques. Ce périple renforce leur lien, Pissarro considérant Melbye comme un frère aîné artistique.
De retour à Saint-Thomas en 1854, Pissarro décide de partir pour Paris en 1855, inspiré par Melbye. Leur amitié continue, en 1856, Melbye visite Pissarro à Paris, où ils travaillent ensemble plusieurs mois.
L'influence artistique sur Pissarro
L'impact de Melbye sur Pissarro est profond. Avant leur rencontre, Pissarro est un amateur, Melbye le transforme en artiste dédié. Il l'encourage à peindre en extérieur, une pratique clé de l'impressionnisme, également privilégiée par Eugène Boudin, le peintre précurseur de la peinture en plein air. Pissarro crédite Melbye pour son amour des paysages, souvent attribué aux Barbizon, mais antérieur.
Une exposition nouvellement ouverte à Ordrupgaard tente de faire la lumière sur l’œuvre précoce et préimpressionniste de Pissarro et de souligner l’amitié profonde et durable entre Pissarro et le peintre danois de l’âge d’or Fritz Melbye.
L’exposition tente en outre de montrer comment une appréciation du choix du Danois de sujets, de la couleur, de l’utilisation des ombres et de la pratique de la peinture de croquis à l’huile à l’extérieur a contribué aux œuvres impressionnistes ultérieures de Pissarro.
—The Copenhagen Post, A tale of two friends: from the Golden Age to impressionism
Melbye introduit Pissarro à une vision naturaliste, loin des conventions académiques. Cette influence se voit dans les premières œuvres de Pissarro, comme ses vues tropicales. Sans Melbye, Pissarro n'aurait peut-être pas embrassé l'art pleinement.
L'héritage de Melbye s'étend à travers Pissarro aux impressionnistes. Bien que Melbye reste dans l'ombre, son rôle de catalyseur est reconnu dans des expositions comme « Pissarro: A Meeting on St. Thomas ».
L'héritage de leur amitié
L'amitié entre Melbye et Pissarro illustre l'idée que les rencontres transforment l'art. Melbye, aventurier danois, et Pissarro, juif des Antilles, partagent une vision qui transcende les frontières. Leur collaboration au Venezuela produit des œuvres uniques, mélangeant styles danois et naissance de l'impressionnisme.
Aujourd'hui, les tableaux de Melbye sont conservés dans des musées comme l'ARoS Aarhus Kunstmuseum. L'exposition à Ordrupgaard en 2017 met en lumière cette relation, avec des œuvres côte à côte.
Fritz Melbye n'est pas seulement un peintre de marines talentueux, mais aussi un mentor essentiel pour Camille Pissarro. Leur rencontre à Saint-Thomas et leur influence mutuelle enrichissent l'histoire de l'art, rappelant que les grandes révolutions artistiques naissent souvent de liens personnels profonds.
Fritz Melbye s'est éteint à la fin de l'année 1869 à Shanghai, en Chine, seulement âgé de 43 ans. Un an plus tard, en novembre 1870, un autre peintre tout aussi remarquable allait perdre la vie à seulement 29 ans. Frédéric Bazille, peintre et soutien des artistes impressionnistes, allait succomber lors de la guerre de 1870, opposant la France à la Prusse, à Beaune-la-Rolande, au sud de Paris. Deux destins tragiques pour deux peintres d'exception.
Ces deux peintres partageaient la même attirance pour les paysages marins, Alors que Fritz Melbye parcourait la Chine et le Japon en 1867 à la recherche de nouveaux paysages marins à exploiter dans ses peintures marines, Frédéric Bazille peignait un port de la méditerranée, non loin de Montpellier.
Hasard du calendrier, ces deux peintres relativement méconnus étaient tous deux à l'honneur en 2020. Alors qu'une exposition était proposée au Musée danois ARoS Aarhus Kunstmuseum, où sont exposées les œuvres de Fritz Melbye, le quotidien français La République du Centre rendait un hommage appuyé à Frédéric Bazille. Sous le titre « Le destin tragique d'un jeune peintre impressionniste tombé le 28 novembre 1870 sous les balles prussiennes, à Beaune-la-Rolande », cet article célébrait les 150 ans de la mort de Frédéric Bazille. Tombé dans un village du Loiret, le quotidien de ce département précise à son propos :
Sur sa feuille d’engagement figure son métier, « peintre d’histoire ». Il n’est pas encore connu du monde de la peinture, mais fréquente Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir, Cézanne ... Il passera plus tard à la postérité comme l’un des précurseurs de l’impressionnisme.
—La République du Centre, Le destin tragique d'un jeune peintre impressionniste ...
Ces deux peintres exceptionnels auront contribué tous deux, directement ou non, à l'essor du courant impressionniste. Si l'influence de la lumière normande dans la peinture impressionniste aura marqué ce courant artistique, leur maîtrise des effets lumineux aura marqué l'histoire de la peinture.
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