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Les influences italiennes dans l'œuvre du peintre Claude Lorrain

4 Mars 2019 , Rédigé par Camille Publié dans #Histoire de la peinture

Les influences italiennes dans l'œuvre du peintre Claude Lorrain

Claude Gellée, mondialement connu et reconnu sous le pseudonyme de Claude Lorrain (1600-1682), est l'un des maîtres incontestés de la peinture de paysage au XVIIe siècle. Né en Lorraine, dans un duché indépendant de la France à l'époque, il a passé la majeure partie de sa vie en Italie, qu'il a découvert vers l'âge de 10 ans en 1613, orphelin, et où il s'est établi définitivement, à Rome, dès 1627.

Cette immersion dans le berceau de la Renaissance et du classicisme italien a profondément modelé son art, transformant ses toiles en visions idéalisées de la nature, baignées d'une lumière poétique et harmonieuse. Les influences italiennes ne se limitent pas à un simple décor artistique, elles imprègnent chaque aspect de son œuvre, des compositions architecturales aux effets atmosphériques, en passant par les thèmes mythologiques et bibliques.

Voyons comment l'Italie, avec ses paysages, ses artistes et son héritage antique, a façonné le style unique de Claude Lorrain, élevé le paysage au rang de genre noble et influencé des générations de peintres.

À travers des analyses d'œuvres emblématiques et des références historiques, cet univers se révèle, où la réalité se fond dans le rêve, afin de mieux appréhender le peintre Claude et comprendre pourquoi il reste une référence intemporelle dans l'histoire de l'art.

La biographie de Claude Lorrain, un voyage vers l'Italie

Claude Gellée naît vers 1600 à Chamagne, un petit village près de Lunéville dans le duché de Lorraine, alors rattaché au Saint-Empire romain germanique. Issu d'une famille paysanne modeste, il est le troisième de cinq fils. Ses parents, Jean Gellée et Anne Padose, meurent lorsqu'il a environ douze ans, vers 1612. Orphelin, il vit un temps à Fribourg-en-Brisgau avec son frère aîné Jean, un artiste spécialisé en marqueterie, qui lui enseigne les rudiments du dessin. C'est à cette époque que Claude développe un premier intérêt pour l'art, influencé par l'environnement familial et les techniques artisanales.

Vers l'âge de treize ou quatorze ans, Claude entreprend un voyage qui changera le cours de sa vie, pour se rendre en Italie. Les raisons exactes de ce départ restent floues, peut-être un pèlerinage ou une quête d'opportunités artistiques, mais il arrive d'abord à Naples, où il travaille pour Goffredo Wals (1595–1638), un peintre de paysages allemand installé en Italie. Wals, connu pour ses paysages, ses vues topographiques précises et ses petits formats, initie Claude aux techniques du paysage naturaliste. Ce séjour napolitain, bien que bref, expose Claude aux côtes méditerranéennes et à la lumière intense du Sud italien, éléments qui marqueront ses futures marines.

Paysage avec des figures pastorales, Goffredo Wals - vers 1615-1638
Paysage avec des figures pastorales, Goffredo Wals - vers 1615-1638 - Ashmolean Museum, Oxford, UK

En 1622 ou 1623, Claude s'installe à Rome, la capitale artistique de l'Europe. Il entre au service d'Agostino Tassi (1580–1644), un peintre spécialisé dans les fresques et les illusions architecturales. Selon la biographie de Joachim von Sandrart, un ami et biographe contemporain, Claude commence comme domestique et cuisinier chez Tassi. Il broie les couleurs, observe les techniques de fresque et, selon la légende, invente même la pâte feuilletée pour subvenir à ses besoins. Tassi, influencé par les Carracci et connu pour ses perspectives marines, devient un mentor crucial. Claude apprend les rudiments de la perspective, de la composition et de l'intégration de figures dans des paysages vastes. Ce poste modeste lui permet d'assimiler les traditions italiennes tout en développant son propre style.

Fête en bord de mer (Calendimaggio), Agostino Tassi - vers 1618-1620
Fête en bord de mer (Calendimaggio), Agostino Tassi - vers 1618-1620 - Palais royal de Varsovie, Pologne

Après un bref retour en Lorraine vers 1625, où il collabore avec Claude Déruet sur des fresques, perdues à Nancy, Claude repart pour Rome en 1627. Cette fois, c'est définitif. Il s'établit dans la Via Margutta, un quartier animé par les artistes étrangers près de la Piazza di Spagna. Rome, avec ses ruines antiques, ses collines verdoyantes et sa lumière changeante, devient son atelier à ciel ouvert. Claude dessine en extérieur, s'appliquant à saisir les effets de l'aube et du crépuscule, une pratique qui préfigure la peinture en plein air des peintres de Barbizon puis des impressionnistes. Cette immersion totale dans l'environnement italien forge son identité artistique. De simple apprenti, il devient le « Claude Lorrain », maître du paysage idéal.

Sa vie romaine est marquée par une simplicité ascétique. Il ne se marie pas, adopte une orpheline nommée Agnese en 1658 (peut-être sa fille naturelle), et accueille les fils de ses frères. Membre de l'Accademia di San Luca, il refuse des postes honorifiques pour se concentrer sur sa peinture. Sa santé décline à partir de 1670 à cause de la goutte, mais il continue à produire jusqu'à sa mort en 1682. Enterré initialement à la Trinité-des-Monts (probablement près de l''église de la Sainte-Trinité-des-Monts à Rome), ses restes sont transférés en 1840 à Saint-Louis-des-Français (près de l'Église Saint-Louis-des-Français de Rome), soulignant son statut de « peintre français » malgré ses racines lorraines et sa carrière italienne.

Les influences artistiques italiennes, maîtres et écoles

L'Italie du XVIIe siècle est un creuset artistique, où la Renaissance et le maniérisme cèdent la place au baroque et au classicisme. Claude, autodidacte mais observateur attentif, absorbe ces courants pour créer un style hybride, mêlant réalisme nordique et idéalisme italien.

Parmi les influences majeures, l'école bolonaise des Carracci (Annibale, Agostino et Ludovico) occupe une place centrale. Les Carracci, fondateurs de l'Accademia degli Incamminati, prônent un retour à la nature et à l'Antiquité, avec des paysages sereins et équilibrés. Annibale Carracci (1560–1609), en particulier, avec des œuvres comme La Fuite en Égypte (vers 1604), intègre des paysages vastes et harmonieux où la nature enveloppe les figures sacrées. Claude reprend cette idée, et dans ses toiles, le paysage n'est plus un simple fond, mais un protagoniste poétique.

Paysage avec la Fuite en Égypte, Annibale Carracci - vers 1603-1604
Paysage avec la Fuite en Égypte, Annibale Carracci - vers 1603-1604 - Galerie Doria-Pamphilj, Rome

Autre influence clé, celle de Domenico Zampieri, dit Domenichino (Le Dominiquin), élève des Carracci installé à Rome. Ses paysages mythologiques et bibliques, comme Tobias et l'ange (avant 1641), présentent des compositions soignées avec collines ou falaises escarpées, arbres majestueux et une sérénité contemplative. Claude admire cette capacité à équilibrer action et quiétude, et adopte des éléments similaires dans ses propres œuvres à partir des années 1640. Domenichino lui enseigne l'art de l'estompage des plans lointains, créant une profondeur atmosphérique qui deviendra la signature de Claude.

Tobias et l'ange, Domenico Zampieri - avant 1641
Tobias et l'ange, Domenico Zampieri - avant 1641 - Complexe de Santa Caterina, Trévise, Italie

Nicolas Poussin, contemporain et ami de Claude, représente une influence réciproque. Arrivé à Rome en 1624, Poussin développe un classicisme rigoureux, avec des compositions rationnelles inspirées de l'Antiquité. Bien que leurs tempéraments diffèrent, Poussin est intellectuel et structuré, Claude plus intuitif et visuel, ils partagent une admiration pour les maîtres italiens. Poussin influence Claude dans l'intégration de figures antiques et la quête d'harmonie géométrique, tandis que Claude inspire Poussin dans le traitement de la lumière. Leur amitié, approfondie dans les années 1660, se traduit par des échanges artistiques enrichissants.

Claude est également marqué par des artistes nordiques installés en Italie, comme Paul Bril et Adam Elsheimer, qui apportent un réalisme panoramique et des effets lumineux poétiques. Bril, avec ses vues romaines détaillées, et Elsheimer, maître du clair-obscur, fusionnent traditions flamandes et italiennes. Claude intègre ces éléments, ses paysages combinent la précision nordique avec l'idéalisme vénitien de Giorgione et Titien, qui exaltent la nature comme un paradis harmonieux.

Enfin, Girolamo Muziano, surnommé le « jeune homme des paysages », influence Claude par ses fresques et ses vues topographiques. Muziano, actif à Rome au XVIe siècle, préfigure le paysage comme genre autonome. Claude, en observant ces œuvres, développe son propre « paysage idéal », reposant sur une recomposition de la nature italienne, où ruines antiques, temples et ports imaginaires évoquent un passé glorieux.

L'impact des influences italiennes sur les thèmes et techniques

Les thèmes de Claude Lorrain sont imprégnés de l'héritage italien. Ses paysages bucoliques et pastoraux s'inspirent directement de la campagne romaine. Les collines verdoyantes, les arbres majestueux et les ruines antiques deviennent des motifs récurrents. Des scènes comme la Fuite en Égypte ou l'Arcadie mythologique évoquent une nostalgie de l'Antiquité, une harmonie entre homme et nature que Claude observe dans les vestiges romains. Contrairement aux tempêtes dramatiques de ses débuts, ses œuvres matures privilégient la sérénité, influencée par le calme des maîtres bolonais.

Les marines, quant à elles, reflètent les côtes italiennes, des ports imaginaires avec embarquements bibliques ou mythologiques, baignés d'une lumière rasante. Ces thèmes élèvent la mer au rang de sujet noble, inspiré par les vues vénitiennes et napolitaines. Claude intègre des architectures néo-classiques, notamment des temples et des palais, pour créer un monde intemporel, où la réalité italienne se fond dans le rêve.

Techniquement, Claude adopte l'observation directe, une pratique italienne héritée des Carracci. Il dessine en extérieur, portant son attention sur les effets de lumière à l'aube et au crépuscule, pour recomposer en atelier. Sa technique à l'huile sur toile ou cuivre permet des détails fins et des dégradés subtils. La lumière, élément central, est traitée de manière innovante. Incluse comme source visible, elle diffuse une atmosphère dorée, créant une perspective aérienne via l'estompage des contours. Cette « profondeur atmosphérique » est directement influencée par Domenichino et Poussin.

Claude utilise une composition orthogonale, avec un point de fuite à l'horizon souvent centré sur le soleil, et une grille pour les proportions (règle des tiers, nombre d'or). Ses dessins préparatoires, plume, lavis, rehauts blancs, et le Liber Veritatis (1635-1682) témoignent d'une méthode rigoureuse, inspirée des ateliers italiens. Il abandonne la fresque pour l'huile, mieux adaptée à ses effets lumineux.

Exemples d'œuvres emblématiques influencées par l'Italie

Examinons quelques toiles où les influences italiennes sont patentes. Port de mer au soleil couchant (1639, musée du Louvre) est un chef-d'œuvre marin. Inspiré des côtes italiennes, ce port imaginaire est baigné d'une lumière dorée rasante, avec navires et figures affairées. Les architectures antiques et la profondeur atmosphérique rappellent Domenichino, tandis que la sérénité évoque les Carracci. Cette œuvre illustre la capacité de Claude à recomposer la réalité italienne en un idéal poétique.

Port de mer au soleil couchant, Claude Lorrain - 1639
Port de mer au soleil couchant, Claude Lorrain - 1639 - Musée du Louvre

Autre exemple, Le Jugement de Pâris (1645-1646). Inspiré de la mythologie antique, ce paysage avec figures divines est encadré par des arbres italiens majestueux et des ruines romaines. La lumière filtrant à travers le feuillage, influencée par Elsheimer, crée une atmosphère mélancolique. Cette toile de Claude intègre l'héritage vénitien pour une harmonie idéale.

Le Jugement de Pâris - Claude Lorrain, 1645-1646
Le Jugement de Pâris - Claude Lorrain, 1645-1646 - National Gallery of Art, Washington

Enfin, Paysage avec bergers (vers 1650) marque l'influence des Carracci, un paysage pastoral avec des figures minuscules, où la nature italienne domine, imprégnée de sérénité antique.

L'héritage des influences italiennes dans l'œuvre de Claude Lorrain

L'influence italienne propulse Claude au rang de pionnier. Il élève le paysage à un genre autonome, influençant le classicisme européen. Ses imitateurs directs, comme Gaspard Dughet ou Jean Lemaire, adoptent ses compositions. En Hollande, van Goyen et Jacob van Ruisdael, en France, Vernet et Watteau, en Angleterre, Constable et Turner, qui lègue ses œuvres « entre deux Claude ». Cet héritage s'étend aux jardins anglais et au romantisme. Au XIXe siècle, Corot et les impressionnistes reprennent sa lumière, alors qu'au XXe, même Dalí s'en inspire. Aujourd'hui, Claude est vu comme un précurseur de la modernité, son style italien idéalisé continuant d'inspirer les artistes contemporains.

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