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L’influence décisive de Claude Lorrain sur les paysagistes de l’École de Barbizon

25 Février 2019 , Rédigé par Camille Publié dans #École de Barbizon

L’influence décisive de Claude Lorrain sur les paysagistes de l’École de Barbizon

Quand on pense à l’École de Barbizon (1830-1870), on a immédiatement à l'esprit la forêt de Fontainebleau, la peinture en plein air et le réalisme poétique de Théodore Rousseau, Jean-François Millet, Henri-Joseph Harpignies ou Camille Corot.

L'intérêt des peintres pour la forêt de Fontainebleau au XVIIIe et XIXe siècle, pourrait trouver son origine dans l'inspiration qu'ont pu susciter des peintres de paysages issus des époques précédentes. Derrière cette apparente rupture des peintres de Barbizon avec le classicisme prégnant, une figure du XVIIe siècle plane sur tous ces artistes en la personne du peintre Claude Gellée, plus connu sous le nom de Claude Lorrain. Son influence, discrète mais profonde, est l’un des fils secrets qui relie le paysage idéal classique au paysage moderne.

Lorsque Claude Lorrain aborde la peinture de paysage en Italie où il s'est exilé dès 1613, les paysages historiques deviennent un genre pictural de premier plan. Il accompagne cette révolution, ayant reçu une formation auprès des maîtres Goffredo Wals et Agostino Tassi. La composition de ses tableaux repose alors sur la nature, les animaux et quelques figures dans une atmosphère de quiétude savamment ordonnée.

Cette vision idéale, arcadienne du monde avec un sentiment d’ordre et de paix, un ciel clément est la principale caractéristique de toutes les œuvres du Lorrain. Les héros y sont le haut ciel, la terre et la mer.

— Le Grand Palais, Claude Gellée, dit Le Lorrain (1600-1682)

Paysage avec une arche rocheuse et une rivière, Claude Lorrain - 1626-1632
Paysage avec une arche rocheuse et une rivière, Claude Lorrain - 1626-1632 – Musée des Beaux-Arts de Houston

Les paysages de Claude Lorrain marquent une rupture avec le classicisme, lequel se concentrait sur la représentation de scènes inspirées de l'antiquité. Très en avance sur son temps, il délaisse souvent les figures historiques ou celles tirées de la mythologie pour intégrer des animaux, comme ici des moutons. Les règles morales de la peinture classique au XVIIe siècle imposaient la clarté dans le style pictural et la nécessité d'instruire. Claude Lorrain choisit d'éduquer le spectateur sur la beauté d'une scène pastorale, véritable éveil au respect de la nature.

Plutôt que d'évoquer les moments clés du règne d'un monarque ou une scène biblique, Claude s'investit dans la recherche de sérénité et d'apaisement d'une scène pastorale ordinaire. Expression évidente de sa nature magnanime, il exprime sa bienveillance envers les plébéiens, un berger ou un matelot, introduisant par là même une émotion sincère dans sa toile.

L'émotion que peut ainsi susciter une banale scène pastorale du quotidien, comme dans son œuvre «Paysage avec une arche rocheuse et une rivière » (1826-1832) est une idée totalement novatrice pour l'époque, démontrant la sensibilité de Claude Lorrain et son attachement au monde rural. Ce fils de paysans des Vosges, dont les parents étaient peu fortunés, aura choisi d'éveiller ses semblables à la beauté du monde rural dans touts sa simplicité. Agrémentée d'une lumière quasiment divine, sa toile offre une approche émouvante de la ruralité dont peu se souciait à cette époque reculée. Cette qualité de peintre mué en « défenseur » des faibles et des opprimés de la classe paysanne n'aura certainement pas échappé aux futurs peintres amoureux de la nature de l'école de Barbizon.

On pense bien sûr à Théodore Rousseau, chef de file de l'école de Barbizon et défenseur de la nature, Ferdinand Chaigneau (1830-1906), le poète des animaux dans l’école de Barbizon, ou encore à .Constant Troyon (1810-1865), le peintre de scènes de la vie rurale. Le trait d'union entre ces deux tendances picturales pourrait bien être Achille Etna Michallon, du néo-classicisme à l'école de Barbizon.

Paysage avec des bergers, Claude Lorrain - 1644
Paysage avec des bergers, Claude Lorrain - 1644 – Musée de Grenoble

Claude Lorrain, le modèle absolu du paysage harmonieux

Pour les peintres de l'école de Barbizon, Claude n’est pas un simple « ancien », il est le maître incontesté de la lumière et de l’atmosphère, dans des toiles célébrant la nature, la terre et les animaux d'élevage. Corot déclare en 1850 : « Claude m’a appris à voir la nature avec l’œil du cœur. » Rousseau, Daubigny et Diaz passent des heures au Louvre à copier ses toiles et ses dessins du Libro di Verità. La sensibilité de Claude à l’œuvre de la nature rejoint celle des peintres de Barbizon, davantage attachés à la simplicité sincère du milieu rural qu'aux turpitudes et aux intrigues de l'urbanité.

La Fête villageoise, Claude Lorrain - 1639
La Fête villageoise, Claude Lorrain - 1639 – Musée du Louvre

L'harmonie avec la nature, que les peintres de Barbizon chérissaient plus que tout, allait de pair avec l'amour profond. Celui de la forêt de Fontainebleau comme de tout milieu naturel porteur des valeurs d'harmonie et de sérénité. Cette toile «La Fête villageoise » (1639), conservée au Musée du Louvre, exprime cette idée centrale, chez Claude Lorrain, de l'harmonie, de la simplicité et de la sérénité, où des paysans festoient gaiement et dansent sous le regard nonchalant des vaches et de quelques moutons.

Comme on l'a vu dans de précédents billets sur ce blog, les peintres de Barbizon devaient affronter les rigueurs du climat, au petit matin ou en soirée, afin de rendre la lumière éphémère de l'instant. Ils rentraient à l'auberge Ganne harassés mais satisfaits. Cette rude existence en a conduit plus d'un à se retrouver alité et fiévreux. Mais l'amour de la nature était plus fort et s'imposait comme une évidence à ces peintres téméraires. Ce lien étroit non feint avec l'environnement est un trait commun entre Claude et les peintres de Barbizon, comme une filiation morale et artistique au delà du temps qui les sépare.

Les points de rencontre entre Claude et les peintres de Barbizon

Camille Corot, un pionnier de cette école de la nature à Barbizon, peignait son ressenti de la nature. Il ne se contentait pas de la reproduire fidèlement, mais cherchait à rendre sur sa toile l'émotion que pouvait lui procurer la nature.

Corot est l'artiste de la sérénité, celui qui rend palpable « cette essence d'aurore, toute de brise et de feuilles frissonnantes ».

— Blog de PAIP'Art, Les réflexions profondes de Paul Valéry sur l'œuvre de Camille Corot

Camille Corot a emprunté quelques rudiments de l'art du maître Claude. Il restitue dans son œuvre de paysages la douceur et l'émotion que lui procure la forêt de Fontainebleau.

  • La lumière rasante et les lointains vaporeux : Claude est le premier à estomper les plans dans une brume lumineuse. Corot reprend exactement cette technique pour donner profondeur et douceur à ses paysages de Fontainebleau.
  • Les arbres en cadre naturel : les grands arbres qui encadrent la composition chez Claude deviennent chez Rousseau et Corot des « coulisses » végétales qui guident le regard vers le fond lumineux.
  • Le sentiment de sérénité et de mélancolie : même quand Barbizon peint la nature brute, elle conserve cette quiétude commune chez Claude, loin du drame romantique à la Turner.
La Danse italienne - Camille Corot, années 1860
La Danse italienne - Camille Corot, années 1860 – Musée des Beaux-Arts de Reims

Semblable à un écho à l’œuvre de Claude Lorrain « La Fête villageoise » de 1639, Camille Corot réalise « La Danse italienne », dans les années 1860. On y retrouve la même simplicité et une harmonie identique entre l'homme et la nature. Un cadre paisible, encadré d'arbres majestueux, célèbre la vie paysanne dans son insouciance et sa gaieté spontanée signalées par le mouvement des danses.

« Il approfondit ou il allège son travail », note Valéry, soulignant comment Corot sacrifie les ombres dures pour une douceur enveloppante, évoquant une quiétude presque mystique.

Camille Corot, le plus fidèle héritier

Corot est celui qui porte l’influence de Claude le plus loin. Ses célèbres « souvenirs » de Fontainebleau ou d’Italie (comme La Route de Sin-le-Noble ou Le Pont de Mantes) sont des paysages idéaux modernes : lumière dorée, plans estompés, arbres majestueux en premier plan, atmosphère de calme absolu. Les critiques de l’époque l’appellent d’ailleurs « le Claude Lorrain du XIXe siècle ».

Forêt de Fontainebleau - Camille Corot, 1830-1835
Forêt de Fontainebleau, Camille Corot - 1830-1835 – National Gallery of Art, Washington

Théodore Rousseau et Narcisse Diaz, la nature brute, mais apaisée

Même Rousseau, pourtant plus âpre, conserve la leçon de Claude dans ses compositions, incluant de grands chênes en premier plan, la lumière filtrant à travers le feuillage, et des lointains estompés. Narcisse Díaz de la Peña, avec ses sous-bois baignés de lumière dorée, est lui aussi un disciple direct.

Forêt de Fontainebleau, Narcisse Díaz de la Peña - 1874
Forêt de Fontainebleau, Narcisse Díaz de la Peña - 1874

Un pont entre classicisme et modernité

L’École de Barbizon a souvent été présentée comme une révolution contre l’académisme des Beaux-Arts. En réalité, elle est aussi une magnifique synthèse d'une sorte d'anti-conformisme commun avec Claude Lorrain. Elle prend la rigueur lumineuse et harmonieuse de Claude Lorrain, la dépouille de ses figures mythologiques et de ses architectures antiques, et la met au service de la nature réelle et quotidienne. On ne peut s'empêcher de songer que, peut-être, sans Claude, pas de Corot, et sans Corot, pas d’impressionnisme.

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