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Martin Léonce Chabry (1832-1882), un peintre paysagiste oublié

27 Décembre 2019 , Rédigé par Camille Publié dans #École de Barbizon, #Artiste

Martin Léonce Chabry (1832-1882), un peintre paysagiste oublié

Dans l'histoire de l'art français du XIXe siècle, certains noms de peintres émergent avec éclat et déférence sur les sites des musées ou dans la littérature, tandis que d'autres, tout aussi talentueux, sombrent dans un oubli relatif de manière injuste voire incompréhensible. Martin Léonce Chabry fait partie de cette seconde catégorie. Pourtant, ses marines aux ciels changeants n'ont guère à envier à celles d'Eugène Boudin, le peintre précurseur de la peinture en plein air, à l'image de son œuvre « La vague » (1867).

La vague, Martin Léonce Chabry - Vers 1867
La vague, Martin Léonce Chabry - Vers 1867 - Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

La lumière se reflétant sur la vague suggère un soleil couchant dont seuls quelques rayons percent la couverture nuageuse, éclairant l'écume d'une lueur jaunâtre. Les touches du peintre apportent beaucoup de mouvement à la mer agitée sous un ciel menaçant. La cote apparait plus sombre, comme masquée par des nuages. Le contraste avec la lumière sur les flots tumultueux conduit le regard vers la houle déferlante. La composition est équilibrée, la vague, élément centrale de la scène, occupant le milieu du tableau. L'horizon se confond avec les nuages, donnant une impression d'infini. La lourdeur des nuages s'oppose à la légèreté des vagues, très aériennes. La palette du peintre se concentre sur les teintes bleu-verts et blanchâtres, renforçant l'aspect inquiétant d'une tempête en préparation. Cette œuvre traduit à elle seule le talent remarquable d'un peintre qui aurait certainement mérité une place de choix au panthéon des peintres français.

Né en 1832 à Bordeaux et décédé en 1882 à Bruxelles, ce peintre paysagiste et graveur a pourtant laissé une empreinte notable dans le mouvement pré-impressionniste, particulièrement associé à l'école de Barbizon. Chabry, avec sa sensibilité pour les paysages naturels, ses marines et les effets de lumière, mérite une redécouverte pour les amateurs d'art qui apprécient la sérénité des scènes rurales et forestières ou du littoral.

Les débuts d'un artiste bordelais

Martin Léonce Chabry voit le jour le 18 avril 1832 à Bordeaux, dans une famille où l'artisanat et l'industrie se mêlent. Son père est un fabricant d'armes reconnu, ce qui pourrait sembler éloigné du monde de la peinture, mais qui offre à Chabry une stabilité financière afin de poursuivre ses passions artistiques. Dès son jeune âge, il montre un intérêt pour le dessin et la gravure, influencé par l'environnement dynamique de Bordeaux, une ville portuaire riche en inspirations naturelles et humaines.

Sa formation artistique commence localement. Il étudie auprès de Joseph Pierre Alaux, un peintre académique connu pour ses scènes historiques, et de Léon Drouyn, un graveur et archéologue qui lui transmet l'amour des détails précis et des paysages régionaux. Ces maîtres bordelais lui inculquent les bases du dessin et de la perspective, essentiels pour un futur paysagiste. Mais Chabry aspire à plus. Grâce à ses contacts et à une bourse de la ville de Bordeaux, il part pour Paris, centre névralgique de l'art français à l'époque.

À Paris, il intègre l'atelier de Jules Dupré et de Camille Roqueplan, deux figures emblématiques de l'école de Barbizon. Dupré, avec ses paysages dramatiques et ses jeux de lumière, influence profondément Chabry, tandis que Roqueplan lui enseigne la finesse des marines et des scènes côtières. Cette période parisienne, vers les années 1850-1860, marque un tournant. Chabry s'immerge dans la forêt de Fontainebleau, lieu de prédilection des peintres de Barbizon, où il peint en plein air, capturant la vérité de la nature. Il réalise également de nombreuses toile des paysages de Bordeaux et de ses environs, et jusqu'aux Pyrénées.

Rochers à Saint-Georges de Didonne, Martin Léonce Chabry - 1878
Rochers à Saint-Georges de Didonne, Martin Léonce Chabry - 1878 - Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

La carrière au Salon de Paris et les influences de Barbizon

Chabry fait ses débuts au Salon de Paris en 1863, où il expose régulièrement jusqu'en 1882. Ses toiles, souvent des paysages forestiers ou des marines, reçoivent une reconnaissance modeste mais constante. Contrairement à des contemporains comme Jean-Baptiste Camille Corot ou Théodore Rousseau, Chabry ne devient pas célèbre, mais ses œuvres sont appréciées pour leur réalisme et leur sensibilité à la lumière naturelle.

L'école de Barbizon, ce groupe informel de peintres qui rejettent l'académisme pour peindre directement dans la nature, est au cœur de son inspiration. Chabry partage avec eux l'amour des sous-bois, des chênes centenaires et des effets atmosphériques. Ses tableaux s'attachent à saisir les variations de lumière filtrant à travers le feuillage des arbres, les reflets sur les rivières et les ciels changeants des campagnes françaises. Comme Dupré, il utilise une palette riche en verts et en bruns, avec des touches de lumière qui donnent vie à ses compositions.

Parmi ses expositions notables, on peut citer des œuvres comme « La vague » (Vers 1867), présentée en début d'article, une marine puissante qui démontre sa maîtrise des éléments naturels. Chabry voyage également en Belgique et en Hollande, où il peint des paysages côtiers, influencé par les maîtres flamands. Sa gravure, souvent oubliée, complète son œuvre picturale. Il produit des eaux-fortes précises qui reproduisent fidèlement ses peintures.

Son œuvre « La Prairie (environs de Bruxelles) » (Vers 1867) représente un paysage flamand, figurant une prairie avec des feuillus, une rivière, des troncs d'arbres et des vaches dans le Brabant flamand. Chabry excelle dans la représentation de la lumière qui baigne ce paysage. La texture des troncs d'arbres et des feuillages révèle une observation minutieuse de la nature à laquelle le peintre était très attaché. 

La Prairie (environs de Bruxelles), Martin Léonce Chabry - Vers 1867
La Prairie (environs de Bruxelles), Martin Léonce Chabry - Vers 1867 - Musées des beaux-arts de Bordeaux

Le style artistique de Chabry, entre réalisme et poésie

Le style de Martin Léonce Chabry se caractérise par un réalisme attentif, teinté d'une poésie subtile. Il évite les excès romantiques pour se concentrer sur la vérité de la nature. Ses compositions sont équilibrées, avec un premier plan détaillé, arbres, rochers, herbes, et un fond plus atmosphérique, où les ciels et les horizons se fondent dans une brume légère.

Techniquement, Chabry emploie l'huile sur toile, avec des coups de pinceau vigoureux pour les textures végétales et des glacis pour les effets de lumière. Influencé par Dupré, il excelle dans les contrastes ombre-lumière, créant une profondeur qui invite le spectateur à entrer dans le tableau. Ses marines, comme « La vague », montrent une dynamique des éléments, avec des écumes blanches contrastant contre des mers tumultueuses, mais toujours avec une harmonie globale. D'autres se concentrent davantage sur la douceur de la lumière, avec une mer calme et des tons clairs (sable, nuages, reflets sur l'eau) à l'image de « La Grande Conche », une plage située sur la rive droit de l'embouchure de l'estuaire de la Gironde. Comme souvent chez Chabry, le ciel nuageux occupe plus de la moitié de la toile, réunissant des variations lumineuses d'un temps maussade.

La Grande Conche, Martin Léonce Chabry - 1870
La Grande Conche, Martin Léonce Chabry - 1870

Chabry n'est pas un innovateur radical comme les impressionnistes, mais un artisan fidèle à la tradition des peintres de Barbizon. Ses toiles transmettent une sérénité, une contemplation de la nature qui contraste avec les tourments urbains de l'époque. La ville de Bordeaux était alors en pleine effervescence, accueillant au Grand Théâtre de Bordeaux l’Assemblée nationale nouvellement élue, siège du gouvernement en 1870, après la capitulation de la France dans la guerre face à la Prusse., Dans un contexte de révolution politique et industrielle, ses œuvres affichent une sérénité bienveillante contrastant avec l'agitation politique de cette époque tourmentée. Elles rappellent l'importance des racines rurales, la quiétude des bords de mer et l'attachement du peintre à la nature et aux forêts, un thème cher aux peintres de Barbizon.

Œuvres principales et analyse

Parmi les œuvres emblématiques de Chabry, « Coucher de soleil d'hiver » (vers 1860), un paysage de la forêt de Fontainebleau, illustre parfaitement son attachement à Barbizon. Le tableau dépeint un sous-bois avec les derniers rayons de soleil perçant les frondaisons, illuminant des troncs humides et un sol enneigé. La composition est centrée sur des chênes majestueux, symbole de force et de pérennité, un motif récurrent chez les peintres de Barbizon comme Théodore Rousseau.

Coucher de soleil d'hiver, Martin Léonce Chabry - 1860
Coucher de soleil d'hiver, Martin Léonce Chabry - 1860

Une autre toile notable est « La vague » (1870), mentionnée plus haut, une marine où Chabry met en exergue le mouvement des eaux avec une vigueur impressionnante. Les tons bleus et verts dominent, avec des blancs écumeux qui donnent un sentiment de puissance naturelle. Cette œuvre montre l'influence de Roqueplan, maître des scènes côtières, et préfigure les marines impressionnistes de Claude Monet.

Chabry produit également des gravures, comme des eaux-fortes de paysages bordelais, qui démontrent sa précision technique. Ses scènes rurales incluent souvent des éléments humains discrets, comme des bergers et des paysans, intégrés harmonieusement à l'environnement, soulignant l'unité entre l'homme et la nature.

En analysant ces œuvres, on perçoit une évolution. Des premiers paysages statiques aux marines plus dynamiques, Chabry affine sa palette et son sens de la composition. Ses toiles, vendues aux enchères aujourd'hui à des prix modérés (entre 500 et 5000 euros selon les sources), attestent d'un intérêt persistant chez les collectionneurs pour ce style authentique.

L'héritage de Chabry et sa place dans l'histoire de l'art

Malgré sa mort prématurée à 50 ans, Chabry laisse un legs important. Il influence indirectement les impressionnistes par son insistance sur le plein air et la lumière naturelle. Camille Pissarro ou Alfred Sisley, qui admirent les peintres de Barbizon, pourraient avoir vu en lui un précurseur discret.

La côte à Saintonge, Martin Léonce Chabry - 1879
La côte à Saintonge, Martin Léonce Chabry - 1879 - Royal Museum of Fine Arts Antwerp, Belgium

Aujourd'hui, ses œuvres se trouvent dans des collections privées et quelques musées régionaux, comme à Bordeaux, Antwerp et Bruxelles. Son oubli relatif s'explique par l'ombre portée par des géants comme Corot ou Jean-François Millet. Pour les amateurs d'art, Chabry représente l'essence de la peinture paysagiste française, une célébration humble et sincère de la beauté naturelle.

Martin Léonce Chabry incarne l'esprit de l'école de Barbizon, à savoir un engagement pour la vérité naturelle, loin des artifices académiques. Ses paysages sereins et ses marines vivantes invitent à une contemplation paisible, rappelant que l'art peut être un refuge face au tumulte du monde. Pour ceux qui explorent l'histoire de la peinture française, redécouvrir Chabry est une invitation à apprécier les voix moins bruyantes mais tout aussi profondes de l'art du XIXe siècle.

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