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Jules Coignet, pionnier du paysage naturaliste à l'école de Barbizon

9 Décembre 2023 , Rédigé par Camille Publié dans #École de Barbizon, #Artiste, #Romantisme

Jules Coignet, pionnier du paysage naturaliste à l'école de Barbizon

Né le 9 novembre 1798 à Paris et mort dans la même ville le 6 avril 1860, Jules Louis Philippe Coignet appartient à cette génération charnière qui voit le paysage passer de simple décor néoclassique à sujet autonome, vivant et émouvant. Trop souvent réduit à un rôle secondaire dans l'historiographie de l'école de Barbizon, il fut pourtant l’un des tous premiers à pratiquer systématiquement la peinture en plein air, dès le début des années 1830, soit près de vingt ans avant que Théodore Rousseau et ses amis ne s'installent durablement à Barbizon. L'intérêt des peintres pour la forêt de Fontainebleau au XVIIIe et XIXe siècle lui doit certainement beaucoup. Adepte du « pleinairisme », il rejoint en ce sens une autre figure française de cette pratique picturale, Eugène Boudin, le peintre précurseur de la peinture en plein air, qu'il a cependant précédé.

Peintres sur le motif en forêt de Fontainebleau - Jules Coignet, 1825
Peintres sur le motif en forêt de Fontainebleau – Jules Coignet, 1825 – Musée départemental de l'École de Barbizon

Les peintres travaillant sur le motif dans la forêt de Fontainebleau ne font pas exception et il existe d’assez nombreuses peintures mais aussi des caricatures et des dessins satiriques sur ce sujet : sur les murs mêmes de l’auberge Ganne, dans la première chambre-dortoir des artistes, figurent deux représentations de peintres avec leur tenue caractéristique et tout leur matériel portatif.

— Musée Départemental des peintres de Barbizon, Jules Coignet, Peintres dans la forêt de Fontainebleau

Lire l'article : Le Musée départemental des peintres de Barbizon en Seine-et-Marne

Une formation néoclassique rapidement dépassée

Coignet entre dans l’atelier de Jean-Victor Bertin, le grand paysagiste néoclassique qui forma aussi Camille Corot (1796-1875), Achille Etna Michallon (1796-1822) et Théodore Caruelle d'Aligny (1796-1871). On y apprend la composition héroïque, les effets de lumière théâtrale, le dessin rigoureux. Très vite cependant, Coignet ressent les limites de cette approche. Dès 1824, il expose au Salon une Vue prise aux environs de Rome qui surprend par sa fraîcheur et sa lumière naturelle. Le critique Auguste Jal note déjà « une vérité qui contraste avec les conventions habituelles ». Son œuvre « La côte de la baie de Naples près de Posillipo » (1823) exalte la même lumière matinale naturelle.

La côte de la baie de Naples près de Posillipo – Jules Coignet, 1823
La côte de la baie de Naples près de Posillipo – Jules Coignet, 1823 - Fitzwilliam Museum, Cambridge

Le tournant décisif, les voyages et la peinture sur le motif

Entre 1828 et 1835, Coignet effectue plusieurs campagnes décisives :

  • 1828-1829 : premier séjour en Italie (Rome, Naples, Capri)
  • 1831 : Tyrol et Bavière (d’où la célèbre Vue de Bozen)
  • 1834-1835 : grand voyage oriental – Grèce, Turquie, Syrie, Égypte

À chacune de ces étapes, il peint des dizaines, parfois des centaines d’esquisses à l’huile directement sur le motif, souvent sur papier cartonné. Cette pratique est alors rarissime. Même John Constable, qui expose ses grandes esquisses en 1829 à la Royal Academy, reste une exception en Angleterre. En France, on continue majoritairement à peindre en atelier à partir de croquis au crayon.

Jules Coignet, lui, va jusqu’au bout. Il emporte chevalet, toilettes et peintures et travaille plusieurs heures d’affilée face au paysage. Il écrit dans ses carnets (conservés à la Bibliothèque nationale de France) : « La nature ne se laisse pas enfermer ; il faut la saisir à l’instant où elle se révèle, sous la lumière qui la transfigure. »

Vue du lac de Nemi - Jules Coignet, 1843
Vue du lac de Nemi – Jules Coignet, 1843, Huile sur papier marouflé sur toile – National Gallery of Art, Washington

L’originalité de Coignet, un naturalisme lumineux et poétique

L’originalité de Coignet tient à trois éléments parfaitement maîtrisés :

  1. La pratique systématique du pleinairisme précoce – Il est l’un des tout premiers en France à peindre des huiles achevées en extérieur, et non de simples notations préparatoires.
  2. Une couleur vibrante et anti-conventionnelle – Il abandonne les bruns bitumineux chers aux néoclassiques pour des tons purs, des bleus profonds, des verts éclatants, des ombres colorées. On trouve déjà chez lui cette vibration chromatique qui explosera chez Claude Monet quarante ans plus tard, ou chez Eugène Manet, un pilier discret de l'impressionnisme.
  3. Une composition qui respire la vérité vécue – Pas de figures d’état-major ni de ruines arrangées pour l’effet. Ses arbres ont des troncs tordus, ses rochers sont rugueux, sa lumière est celle d’un moment précis de la journée, des explorations de la couleur que l'on retrouve chez Narcisse Díaz de la Peña, un coloriste de génie à l'école de Barbizon.

En 1848, il publie un traité qui fait date, Cours complet de paysage, où il défend ardemment la peinture d’après nature. Ce livre devient une référence pour toute la génération Barbizon et même pour les premiers impressionnistes. Sa démarche rappelle celle de Pierre-Henri de Valenciennes, un peintre précurseur du paysage moderne.

Coignet et la Hudson River School, une fraternité transatlantique inattendue

À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, un mouvement parallèle émerge, lentement mais sûrement, la Hudson River School (1825-1875). Thomas Cole, Asher Brown Durand, Frederic Edwin Church partagent avec Jules Coignet plusieurs traits essentiels :

  • Rejet du néoclassicisme européen au profit d’une observation directe de la nature
  • Pratique de l’esquisse en plein air (Church emporte lui aussi des toiles dans les Andes ou en Arctique)
  • Culte de la lumière et du sublime naturel
  • Importance accordée à la couleur pure et aux effets atmosphériques

Mais les différences sont tout aussi instructives :

Aspect Jules Coignet / Barbizon Hudson River School
Échelle Intime, presque chambriste (formats souvent modestes) Grandiose, parfois monumentale
Sujet Paysages méditerranéens, orientaux, forestiers français Wilderness américaine, chutes du Niagara, Andes, Arctique
Tonalité Poétique, contemplative, parfois mélancolique Souvent allégorique, patriotique, religieuse
Technique Esquisses rapides, touche visible, couleur vibrante Fini lisse en atelier, mais toujours fondé sur esquisses sur le motif

Le parallèle le plus frappant reste la Vue de Bozen  (1837) entre une peinture de Jules Coignet et certaines œuvres de Durand ou Church. On se délecte de la même célébration de la lumière alpine, de la même sensation d’immersion dans le paysage, de la même présence discrète du peintre dans son chevalet, le signe annonciateur d’une nouvelle conscience de l’artiste face à la nature.

Vue de Bozen avec un peintre – Jules Coignet, 1837
Vue de Bozen avec un peintre – Jules Coignet, 1837 – National Gallery of Art, Washington

Un héritage discret mais profond

Coignet expose régulièrement au Salon jusqu’en 1859. Il obtient des médailles en 1824, 1836 et 1848. Pourtant, il reste moins connu que ses cadets de Barbizon. Peut-être parce qu’il ne s’est jamais installé durablement dans le village, préférant voyager. Peut-être aussi parce que son style, trop en avance, a été vite dépassé par l’impressionnisme qu’il avait lui-même contribué à annoncer.

Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans les plus grands musées :

  • National Gallery of Art, Washington (Vue de Bozen, Lac de Nemi, etc.)
  • Musée du Louvre (plusieurs dessins et huiles)
  • Musée des Beaux-Arts de Rouen, Nantes, Clermont-Ferrand
  • Fitzwilliam Museum, Cambridge

En 1984, le musée d’art Roger-Quilliot de Clermont-Ferrand lui consacrait une rétrospective révélatrice : Jules-Louis-Philippe Coignet, dessins d’Auvergne. Preuve que, même dans les collections publiques françaises, on redécouvre peu à peu l’importance de ce pionnier.

Citons également le livre de Françoise Haudidier édité en 1994, De Jules Coignet à Félix Ziem : peintures XIXe-XXe siècles, qui résonne comme une reconnaissance du talent de ce peintre injustement méconnu.

Lire l'article : Félix Ziem (1821-1911), peintre de l'école de Barbizon, impressionnisme ...

Au fond, Jules Coignet n’a pas seulement peint de beaux paysages. Il a changé notre façon de voir la nature. En osant sortir de l’atelier dès les années 1830, en osant peindre la lumière telle qu’elle est, sans fard ni recette, il a ouvert la voie à tout le paysage moderne français. Entre le romantisme finissant et l’impressionnisme naissant, il occupe une place unique, celle d’un passeur de témoin discret mais pourtant décisif.

Regarder aujourd’hui une Vue de Bozen ou une Vue du lac de Nemi, c’est comprendre qu’en 1837 déjà, un peintre français avait compris ce que Monet mettra trente ans à formuler : « Pour peindre un paysage, il faut y rester jusqu’au bout, jusqu’à ce que la lumière meure. »

Jules Coignet l’avait compris avant tout le monde.

Vue d'un lac dans un paysage de montagnes – Jules Coignet
Vue d'un lac dans un paysage de montagnes – Jules Coignet

 

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